Chaque matin commençait par la même faute. Alma fautait. Elle succombait. Elle était brune, luisante et encore tiède lorsqu’elle touchait le pain grillé. La pâte à tartiner aux noisettes tombait d’abord au centre de la tartine comme une petite météorite en perte de gravité. Elle était compacte et bénie des dieux. Après l’atterrissage, il fallait étirer lentement la masse pralinée jusqu’aux bords. Une première couche dessinait une plaine lisse. Une deuxième faisait apparaître de petites collines. Une troisième dressait des montagnes. Du bout de son petit couteau rond, Alma gravait des reliefs cacaotés. La lame creusait à son bon vouloir des vallées luisantes.
On raconte qu’à une autre époque, les plus audacieux glissaient, au-dessous de la pâte à tartiner, une étendue de beurre. Dans sa famille, on se contente aujourd’hui d’une triple couche de bravoure une fois par jour.
Sur le pot de pâte à tartiner, un bandeau vert « bonne santé » rappelait qu’une alimentation équilibrée contribuait au maintien d’un poids citoyen. La formule avait remplacé depuis quelques années l’emblématique : « Mangez 5 fruits et légumes par jour ». Ces nouvelles normes sanitaires étaient placardées partout : sur les panneaux publicitaires, sur les écrans des abribus, à la télévision, dans les cantines, jusque sur les tickets de caisse des temples de la consommation. Pour votre santé et celle de tous, maintenez votre juste mesure !
La petite fille savait lire depuis longtemps sans vraiment savoir ce que signifiait la juste mesure.
Elle savait seulement qu’elle avait un chiffre à respecter. Un poids défini qui avait été décidé à sa naissance selon ce qu’on prédisait de sa morphologie, après une analyse poussée de son génome et de celui de sa famille. Un poids cible calculé à partir d’un indice de prédisposition polygénique.
Elle avait depuis toujours une cible dans le dos.
Tout le monde en avait une.
La minceur n’avait pas toujours été une loi. Les adultes se souvenaient encore du temps où elle n’était qu’une recommandation, puis une préférence, puis une mode, puis une preuve supposée de bonne santé. Les changements avaient été lents. Une campagne contre l’obésité infantile. Un plan national de prévention pour le sport dans les écoles : Mangez, bougez. Des abattements fiscaux pour les familles qui évitaient les régimes. Puis la mise en place de nouvelles normes pour les établissements scolaires, avec le déploiement de menus light dans les cantines. Et finalement était venu le temps de délivrer des certificats de conformité corporelle, d’abord exigés pour certaines activités physiques, puis pour les voyages scolaires, les assurances et les emplois publics.
Chaque mesure avait semblé raisonnable. Il est vrai que, considérée séparément, aucune de ces règles n’avait provoqué de colère. L’étau s’était finalement resserré sur la population et le diktat de la minceur avait étendu sa dictature du beau et du maigre comme une doctrine nationale. Certains élus, sans bedaine ronde, blanche et poilue, seul vrai pas pour l’humanité, envisageaient même de reprendre l’imagerie des livres d’histoire.
C’est vrai que ces mesures faisaient sens, selon les autorités et non selon les corps brimés. Un siège plus étroit et normé permettait de transporter davantage de passagers dans un même véhicule. Le poids autorisé dans les ascenseurs avait été divisé par deux et cela permettait de réduire la consommation d’électricité. Les portiques de sécurité adaptés aux mensurations réglementaires coûtaient moins cher.
Que dire des compagnies aériennes qui, avec un poids moyen par passager mieux maîtrisé, diminuaient leur consommation annuelle de carburant ? Les municipalités avaient également calculé les économies réalisées en diminuant la taille des bancs publics, des lits d’hôpitaux et des équipements sportifs.
Peu à peu, les corps qui dépassaient la norme étaient devenus des dépenses supplémentaires. On ne disait plus « en surcharge pondérale », mais « au-dessus de sa juste mesure ». Ce terme légal avait été jugé moins humiliant.
Le gouvernement de Kilosie avait travaillé avec soin sur le vocabulaire. Rien ne devait donner l’impression d’une punition. Un territoire ne pouvait pas s’adapter indéfiniment aux corps. Les corps devaient apprendre à s’adapter au territoire. Fin de la liberté individuelle d’être.
Alma avait grandi là-dedans comme on grandissait autrefois avec les saisons. Pas de grignotage entre les repas sains. Trente minutes d’activité physique minimum par jour. Le trajet vers l’école devait être effectué en courant lorsque la météo le permettait.
Chaque jour, au réveil, le rituel de la balance et le poids à entrer dans l’application. Le dimanche, l’agent de suivi familial envoyait un récapitulatif de la semaine avec des codes verts pour signaler les objectifs atteints.
La tartine du matin, c’était un arrangement tacite, un secret gourmand entre Alma et maman. Personne ne devait jamais le savoir. Pour le moment, ce doux excès avait réussi à passer entre les mailles de l’application. Pas si intelligente que ça, l’IA.
Plus la tartine avait été savourée, plus Alma courait vite.
Elle aimait le vent froid sur ses joues rondes, le cartable qui frappait ses omoplates, la sensation que ses pieds touchaient à peine le trottoir. Elle était galvanisée par le pouvoir sucré de ce secret qui perdurait comme du velours sur ses papilles. Elle aimait sauter par-dessus les lignes blanches, jouer à cloche-pied sur les passages piétons et arriver à l’école essoufflée, les cheveux défaits, le sourire parfait.
Cette enfance-là restait joyeuse, tant que l’insouciance de la tartine demeurait dans cet acte unique de rébellion.
Et pourtant, il était bien là. L’objet de toutes les inquiétudes. Ce duel avec la balance et cette aiguille rouge qui désignait le couperet.
La balance se trouvait entre le lavabo et le sèche-serviettes. Le hublot de plastique apposé sur le carré gris était légèrement rayé et les chiffres s’y superposaient lorsqu’on les regardait de trop près. Lorsqu’Alma montait dessus, le trait rouge bondissait trop loin, revenait, dépassait à nouveau, oscillait, ralentissait. Il lui arrivait de rester exactement entre deux graduations avant de prendre sa décision.
Une balance de secours était terrée sous le lit de maman. Celle-ci était numérique et affichait un poids au gramme près. La technologie trahit, pensa-t-elle.
Au moins, avec l’ancienne, on pouvait encore agir : se mettre sur la pointe des pieds, basculer son poids vers l’arrière, pencher la tête vers l’avant ; ne pas se tenir au lavabo, ne pas oublier d’enlever ses chaussettes. Rien n’était laissé au hasard pour rester dans la norme.
Sa mère lui avait prodigué ses bons conseils. Aller aux toilettes avant. Attendre que les cheveux soient secs. Enlever l’élastique dans les cheveux, au mieux les couper courts. Enlever les boucles d’oreilles. Expirer.
Parfois, il y avait des contrôles inopinés le matin pour vérifier si les chiffres renseignés dans l’application étaient réels. Si on mentait, les adultes pouvaient aller en prison et les enfants être envoyés dans un centre de redressement de la courbe de poids.
À l’école, les contrôles étaient devenus ordinaires. Ils apparaissaient dans l’emploi du temps sous l’intitulé « Prévention et autonomie corporelle ». Une infirmière passait dans les classes avec une balance numérique réglementaire. Une pastille verte confirmait la conformité.
Le gouvernement était plus indulgent avec les garçons. Ils pratiqueraient du sport plus tard. Ils prendraient du muscle. Ils s’épaissiraient avant de s’allonger. Cela passerait avec la musculation. Les garçons avaient droit à des corps provisoires.
Alma aurait voulu que cet objet n’existe jamais.
Le jour où la pastille passa à l’orange, elle avait pourtant respecté toutes les règles. Des fruits, des légumes. Pas de soda. La course jusqu’à l’école. La course du retour. Une seule tartine le matin. Triple couche, certes, mais une seule, pas un chouïa de plus que d’habitude. Elle était même allée chez le coiffeur le week-end précédent et sa coupe Mireille Mathieu lui avait permis de gagner vingt grammes.
La balance n’en avait rien eu à faire. Les chiffres étaient apparus immédiatement, propres, nets, incontestables. Début de surcharge. Orange.
Le soir, sa mère consulta plusieurs fois l’application familiale. Alma l’observait sans comprendre pourquoi son visage semblait plus inquiet que lorsqu’elle avait quarante de fièvre.
Quelques jours plus tard, la petite fille décida d’aller chercher la seconde balance pour en avoir le cœur et le poids nets. Elle la tira vers elle. L’écran s’alluma. Alma monta dessus. Le chiffre apparut. Il était plus élevé que celui que sa mère inscrivait chaque matin dans le carnet. Elle recommença. Même résultat. Elle descendit, remonta. Toujours le même résultat. La précision lui donna soudain le vertige. Puis elle comprit.
Sa mère trichait. Pas avec la nourriture, mais avec la vérité. Elle arrondissait, décalait, corrigeait. Elle rendait les nombres supportables. Tout ce qu’Alma avait considéré jusqu’à présent comme de l’obéissance contenait depuis longtemps une petite part de sabotage. Sa mère était en lutte. Elle la protégeait. Elle tentait, en vain peut-être, de préserver cette part de candeur, cette part en trop qui finirait par causer leur perte. C’était elle qui avait remplacé la balance numérique obligatoire par l’ancien modèle de sa grand-mère. La vieille balance de la salle de bains n’était donc pas là par négligence.
Ses parents allaient être convoqués par la directrice dans les jours qui suivraient. Sur le chemin de l’école, une nouvelle campagne de communication avait fait son apparition.
UN CORPS LÉGER, UNE VILLE PLUS MOBILE.
Plus bas, en caractères minuscules, figurait le logo du ministère de la Cohésion sanitaire et territoriale. À la télévision, des experts expliquaient que la prévention devait commencer tôt afin d’éviter les discriminations plus tard. Cette phrase fascinait sa mère. Prévenir les discriminations en supprimant ceux qui risquaient de les subir. Elle ne disait toujours rien. Mais chaque matin, elle continuait d’arrondir le poids de sa fille. Un jour, elle cessa même d’inscrire le chiffre.
La case resta blanche.
L’hiver débutait, la saison de tous les dangers, celle du fromage fondu. C’est à cette période que les premières balances tombèrent.
Personne ne sut exactement quand cela avait commencé. Une vidéo circula sur les réseaux sociaux quelques heures avant d’être supprimée. On y voyait la fenêtre ouverte d’un appartement, au quatrième étage d’un immeuble. Pendant quelques secondes, il ne se passait rien. Puis une balance apparut dans l’encadrement, bascula dans le vide et alla s’écraser sur le trottoir. D’autres suivirent.
Les autorités demandèrent aux citoyens de ne pas participer à ce qui fut qualifié de « dégradation absurde et dangereuse du matériel sanitaire ». Le mot « absurde » produisit l’effet contraire.
Dans les cours d’immeubles, les carcasses de balances commencèrent à s’accumuler. De vieilles balances mécaniques, des rectangles numériques, des grandes, des petites, des colorées, des sobres, des lumineuses : tout un bric-à-brac d’objets de torture entassés en monticules de honte prêts à s’embraser. Il y avait aussi les modèles connectés, capables de mesurer l’eau, la graisse, les muscles, les os, l’âge métabolique et quantité d’autres choses dont personne n’avait jamais vraiment compris l’utilité.
Les habitants de Kilosie lançaient leurs balances par les fenêtres ou les balançaient depuis leurs voitures sur les trottoirs. Les plus courageux les fracassaient contre les frontons des mairies. Les plus enragés s’armaient de tout ce qui pouvait servir à les détruire : marteaux, scies, broyeurs. Des fêtes improvisées s’organisaient jusque dans les déchetteries.
La Nuit des balances resterait pour toujours dans les mémoires collectives. Ce soir de décembre, à vingt-deux heures, les fenêtres avaient commencé à dégueuler leur fureur. Des années de désarroi et de souffrance s’étaient abattues sur les pavés en une pluie de métal et de plastique.
Alma était déjà couchée lorsqu’elle entendit le premier fracas. Puis un deuxième. Un troisième. Bientôt, ce fut un orage de poids et de chiffres qui gronda sur la ville. Elle se leva et rejoignit ses parents et son frère sur le balcon. Aux fenêtres du voisinage, des silhouettes applaudissaient. On entendait des sanglots, des cris et des rires libérateurs.
La petite fille croisa le regard de sa mère et, dans son sourire complice, elle comprit qu’elle avait le droit. Elle alla chercher les deux balances du foyer. Elle s’approcha du bord et, sous les encouragements de sa famille, lâcha une à une les coupables dans le vide.
C’était plus lourd qu’elle ne l’avait imaginé.
Au milieu des débris, l’écran de leur balance numérique continuait de clignoter. Malgré la chute, il affichait encore une décimale.
Un nombre quelconque.
Inutile désormais.
Pourtant, il était bien là.
Le lendemain matin, quelle joie, Alma eut droit à deux tartines.
Encourager l’auteur
Qu’avez-vous ressenti ?
Choisissez une réaction. Vous pourrez la
modifier ou la retirer à tout moment.
Retours précis
Annotations