Mon oncle était tout sauf imprévisible. Il avait une façon presque talentueuse d’ordonner le monde, de manière à pouvoir y vivre dans des conditions qu’il jugeait acceptables. Bref, sa rigidité qui avoisinait la dureté, la raideur, vous procuraient des sensations d’immobilisation. Notamment lorsqu’il parlait, il ne produisait que des énoncés où le sens se figeait. A l’écouter, je me sentais comme menacée de paralysie. Je n’étais pas la seule à me sentir imposée quantité de limites, ligotage de toute liberté si ce n’est celle de la plus parfaite immobilité. Ma cousine la vivait au quotidien. Orpheline de mère depuis ses deux ans, elle était vouée avec lui à l’ennui perpétuel, une répétition du même, lente sclérose qui la contraignit à s’étioler. Enserrée dans un carcan éducatif, je la vis s’étioler dans une forêt de ronces qui l’étouffèrent petit à petit, jusqu’à devenir une statue de cire pétrifiée dont la parole ne reflétait plus qu’un monde univoque où ne pouvait exister une réalité nouvelle.
Elle n’avait pas de jouets, si ce n’est une vieille marotte informe qu’on avait découvert dans une malle du grenier. Forme qui avait pris vie instantanément, allégorie du combat, ring de survie où la marionnette à bâton donnait à ma cousine l’impression de jouer à une forme de mise à mort. Il s’appelle Guignol ! me dit-elle. Mine de rien, Guignol lui permettait d’écouter un autre monde où elle ne s’effaçait pas. Je la sentais quitter son intranquillité, sa peur du vide.
Puis, nous grandîmes. Guignol se tut. La mélancolie de ma cousine s’installa comme un chat qui revendique une place au coin du feu. Lâchement, il me sembla que sa vie ne me paraissait alors pas viable, pas en mesure d’affronter ma réalité.
Vingt ans plus tard, on m’annonça sa disparition. Elle s’était évaporée sans donner signe de vie. Que s’était-il passé ? A cette annonce, quelque chose se brisa en moi, comme si ma vie prenait subitement réalité dans celle de ma cousine dont je devais rassembler quelques traces fugitives. J’entrepris de chercher des indices, des lambeaux de sa vie, les pièces d’un puzzle dont j’avais déserté le paysage depuis si longtemps. Je fouillais sa maison de fond en comble. Vertige de la pensée où j’avais le sentiment de me perdre, où la culpabilité me rendait électrique.
Puis, je l’ai vu. Il était dans la pénombre d’un angle mort, bien à l’abri dans une ancienne maie. Il était recouvert d’une pellicule blanche, goule enfarinée qui me fit monter les larmes aux yeux. Je le reconnus avec son bâton et son sourire goguenard. Souvenirs dormants, cachés, en attente de resurgir, en embuscade, prêts à bondir comme la marionnette le fit tant de fois. Et pourtant, il était bien là ! Je le pris délicatement, il me semblait en vie, avoir une histoire à raconter, être à nouveau le héros qui faisait rire ma cousine. La pluie de coups qu’elle lançait à la volée sur une vieille photo de son père acquérait alors une force dramatique : Guignol était le centre de l’histoire de toute une vie. Lorsque vous n’êtes rien de plus qu’un personnage mineur dans l’histoire d’un autre, cela signifie que vous êtes presque mort. Elle renaissait. Son rire était incomparable, la manipulation des bâtons que chacune tenait devenant autant d’occasions de montrer devant un public virtuel que le méchant doit être corrigé. Nous savions que c’était la solution idéale pour boucler une machination qui ne trouvait pas de fin.
Faute de combattantes, je l’enserrais fort, lui parlant doucement comme si je chuchotais des excuses à confesser. Il ne me dit rien, je la sentis là, rassurante et souriante. La voir entendre son silence et répondre à sa parole me convainquit que ce Guignol à l’odeur âcre allait suspendre éternellement en moi la présence d’Eva.
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