Chapitre 1

MALHEUR DU JOUR

505 mots · ⏱ 3 min

Bernard venait de perdre Maman. Fils unique, orphelin. A 50 ans. Ravagé par le chagrin dans un premier temps, il avait pris le dessus après lecture du testament olographe dont le tabellion lui avait révélé la teneur. Tout lui revenait sauf la grande maison du bourg où il avait vécu avec ses parents. Il devait la vider intégralement avant d’en remettre la clef aux religieuses du couvent de Saint-X afin d’y héberger temporairement des mères célibataires. Digne destination, noble cause. Un asile pour « filles perdues », abandonnées, en détresse. Un havre de paix transitoire. Un foyer d’accueil avant qu’elles ne fondent le leur propre. Cependant, il trouvait étrange cette donation alors que Maman avait de toujours été violemment athée, n’avait eu de cesse que de « bouffer du curé. » Mais bon, il ne s’était jamais opposé à Maman, femme autoritaire ; il n’allait pas débuter post-mortem. Quoique l’idée commençât à germer dans son esprit de quinquagénaire libéré… il n’était que temps de s’affranchir, s’autonomiser, couper le cordon ! Donc vider la maison. Il termina la corvée par le grenier poussiéreux à souhait. Personne n’y était venu depuis belle lurette. Un fatras désespérant s’y amoncelait. Tout au fond, il découvrit un ravissant bonheur du jour Louis XVI, ouvrit portes marquetées et tiroirs : « tiens, une reliure de cuir sans titre. » Tournant quelques pages, il reconnut instantanément la belle écriture de Maman. C’était son journal intime. Il n’avait jamais imaginé que sa mère puisse tenir un journal ; et pourtant il était bien là. Lire ou ne pas lire ? Oser briser l’intimité ? Maman ne serait pas contente. Trop tentant. Il s’approcha d’une lucarne, se posa sur une caisse de bois et commença la lecture. Il apprit des vérités cachées, honteuses à l’époque. Son père n’était pas son géniteur. Cela lui coupa le souffle autrement plus que la poussière soulevée par ses allées et venues sous le toit. Son visage s’empourpra de colère en lisant que Maman avait été violée et engrossée par l’abbé de x, confesseur des demoiselles et religieuses du couvent où Maman avait été instruite jusqu’au brevet. Cela expliquait bien des choses… Son hébergement accordé à l’époque dans le foyer des « filles perdues » où la congrégation les accueillait par charité chrétienne. La distance du père et mari déniché par la mère-abbesse. Un vil et vieux crapaud de bénitier qui achetait à bon compte son salut en rendant son honneur à une pauvre fille, jeune, belle et gironde. Le soir même, dans son lit où il cherchait vainement le sommeil, l’inquiétude gagna Bernard. De quels pathologies, travers, défauts, tares pouvait-il avoir hérité de cet abject abbé ? Interdits en France, des tests génétiques par correspondance vendus aux Etats-Unis pourraient-ils lui faire découvrir une parentèle, voire une fratrie ? Cette idée le tourmenta pendant plusieurs jours. Après en avoir délibéré longuement avec lui-même, il conclu qu’il était bien inutile de vouloir en savoir plus sur l’infâme géniteur. Il était résolu à rester le digne fils unique d’une digne mère

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