J’ai toujours adoré Noël. Depuis ma plus tendre enfance, l’esprit de Noël m’envahit dès le début du mois de décembre et rien ne pourrait m’empêcher d’assister à notre repas familial. Le réveillon a toujours fait l’objet d’une organisation minutieuse : une jolie tenue, le départ en fin d’après-midi pour nous rendre chez ma grand-mère, à quelques minutes de chez nous en voiture. A peine arrivés, chacun avait un rôle bien précis. Maman et Maminette s'enfermaient dans la cuisine. On pouvait les entendre bavarder tout en préparant le repas de fête que nous attendions tous avec tellement d’impatience. Papa, mon frère et moi avions pour mission de décorer le sapin.
Selon Maminette, la coutume exigeait que le sapin soit décoré le soir de Noël, jamais avant. Nous nous sommes toujours conformés à son souhait, sans poser de question. Mon frère et moi allions chercher le carton de décorations au grenier pendant que Papa installait le sapin dans le salon. Nous accrochions les boules, petits anges, et autres suspensions argentées et dorées, puis les guirlandes venaient parfaire notre chef d'œuvre de Noël. Maman et Maminette quittaient leurs fourneaux le temps de venir l’admirer, avec force exclamations et émerveillement.
Après le repas, Maminette nous lisait un conte de Noël, puis nous avions le droit d’ouvrir un cadeau avant d’aller nous coucher, le Père-Noël déposerait le reste dans la nuit. Ce “cadeau de l’avent”, comme l’appelait Maminette, était une tradition dans la famille, et consistait en une surprise qu’elle avait elle-même confectionnée à notre intention. Maman et elle disaient toujours qu’il ne fallait pas aller dormir sans avoir vécu son premier petit bonheur de Noël. Au fil des années, nous avons ainsi reçu des écharpes, des bonnets, des petits personnages en feutrine, autant de précieux souvenirs pour les années à venir. Elles semblaient particulièrement émues lorsque nous l’ouvrions, et devenaient tout-à-coup silencieuses, presque mélancoliques.
Cette année, le réveillon sera empreint de tristesse. Maminette nous a quittés il y a quelques mois, après quatre-vingt-trois Noël. Elle s’en est allée paisiblement dans son sommeil, et j’aime à penser qu’elle veille encore sur nous, même si je sens bien que Maman semble avoir perdu une partie d’elle-même.
Nous sommes le vingt-quatre décembre, et j’ai attendu ce soir pour décorer le sapin, comme elle le souhaitait. Mon frère et moi sommes adultes. Nous nous sommes promis de nous retrouver chez Papa et Maman pour ce premier Noël sans notre Maminette adorée. J’ai ressorti le carton de décorations de notre enfance, Maman prépare le repas, seule pour la première fois. Mon frère habite loin désormais, il arrivera plus tard. Papa, affaibli par une mauvaise grippe, se repose dans sa chambre.
Le cœur lourd, je commence à accrocher les décorations dans le sapin, boules d’émotions et guirlandes de souvenirs pour ce Noël chargé de nostalgie.
Le carton est presque vide. Là, dans le fond, je vois un objet emballé dans du papier de soie doré. Etonnée, je le prends et enlève le papier, pour découvrir une boule de verre, avec son ruban, prête à être accrochée dans le sapin. Je n’avais jamais vu cet objet, je suis persuadée qu’il ne se trouvait pas dans ce carton les années précédentes. Et pourtant, il est bien là.
Elle est magnifique, et lorsque je la regarde de plus près, je découvre une scène d’hiver représentée à l’intérieur : Deux enfants font du patin à glace sur un lac gelé, et en arrière-plan, un homme coupe du bois devant une jolie maisonnette, au milieu d’une campagne toute blanche. Cette jolie boule à neige n’attend que d’être retournée pour laisser les flocons retomber sur ce paysage magique. Je ne peux pas résister à l’envie de voir la neige envahir cette magnifique boule. Je la retourne.
Dès que les flocons commencent à virevolter, je me sens vaciller, flotter, comme emportée par le vent. Etourdie, je ferme les yeux, mon corps s’envole, puis se pose sur une surface moelleuse et froide. Lorsque je rouvre les yeux, je suis allongée sur un tapis de neige, dominée par de grands arbres aux branches dénudées. J’ai très froid. Je m’assois et regarde autour de moi.
Deux enfants font du patin à glace sur un lac gelé. Un peu plus loin, un homme coupe du bois devant une jolie maisonnette…
Non, ce n’est pas possible, je suis en train de rêver…On dirait…On dirait le paysage de la boule de Noël !
Je me lève en grelottant, je commence à marcher. Lorsque j'arrive près de la maison, l'homme pose sa hache et m'interpelle :
— Que faites-vous là ma petite demoiselle ? Vous allez attraper la mort par ce froid et sans même un manteau. Entrez vite profiter du feu.
— Merci beaucoup monsieur, j'accepte avec plaisir.
Il ouvre la porte de la maison et prévient sa femme :
— Je t'amène quelqu’un qui s’est perdu. La pauvrette est toute gelée.
— Bonjour madame, dis je en pénétrant dans la maisonnette.
— Bonjour ma petite, installez-vous près de la cheminée, je vous apporte un peu de bouillon bien chaud répond la brave femme.
Une chaleur bienfaisante m’envahit. On se croirait dans un cocon. L'homme est ressorti et j'entends la hache s'abattre sur les bûches à intervalles réguliers.
La femme s'affaire devant son fourneau.
C'est curieux, j’ai impression de l'avoir déjà vue, de la connaître.
— Ce sont vos enfants là dehors ?
— Oui ma fille et mon fils, ils adorent faire du patin et pendant ce temps je peux commencer tranquillement les préparatifs pour notre repas de Noël.
Nous sommes donc bien le soir de Noël. J'ai du mal à comprendre où je suis. Je continue de regarder la femme devant son…. Oh mon dieu, ça y est je sais. Mais comment cela se peut-il ?
Et pourtant, lorsqu'elle se retourne je n'ai plus aucun doute : ce sourire, ce regard… je les ai souvent vus dans nos albums photos. Cette femme c'est Maminette ! Mais elle est tellement jeune ! Ce qui voudrait dire que les enfants dehors sont ma mère et son… FRERE. Une minute, ma mère n'a jamais eu de frère !
La porte s'ouvre alors sur des voix et des rires joyeux. Les enfants et leur père entrent, suivis d'un courant d'air glacé.
— C'est l'heure d'aller chercher le sapin dans la forêt, annoncent-ils en chœur
— Très bien, répond Maminette, je vous ferai un bon chocolat chaud à votre retour.
Le père et le fils partent ensemble, tandis que la fillette (j'ai quand même un peu de mal à dire ma mère) me dit timidement bonjour avant de rejoindre Maminette près de la table.
— Ça y est je peux t'aider maman.
— Occupe-toi d'éplucher les légumes lui répond sa mère. Puis elle se tourne vers moi :
— Et vous, petite, allez-vous aussi fêter Noël ?
— Bien sûr. Je suis sortie me promener et je me suis éloignée plus que je ne le voulais. D'ailleurs je vais repartir, ma famille m'attend.
Je ne peux m’empêcher de lui demander :
— Vous avez attendu ce soir pour le sapin ?
— Nous le décorons toujours le soir de Noël car mon fils est persuadé que le Père Noël préfère les sapins fraîchement coupés.
— Oui mais ça ne l'empêche pas de vouloir déballer un cadeau avant de se coucher ! Intervient la petite fille.
Voici donc l'origine de ces traditions familiales ! Mais pourquoi n'avons-nous jamais entendu parler de ce frère ?
Je me lève de la chaise sur laquelle j'étais confortablement installée. Après quelques pas, la chaleur réconfortante de la cheminée me manque déjà.
Je ne sais pas comment rentrer mais je ne peux pas rester assise là de toute façon.
Maminette s'avance vers moi, me prend dans ses bras et me serre contre elle, comme elle le fera des centaines de fois quelques années plus tard. Puis elle plonge son regard bleu dans le mien. J'ai l'impression folle qu'elle me reconnaît. Elle me parle d'une voix très douce que moi seule peut entendre :
— N'oublie jamais que ta famille t'aime petite. On a parfois du mal à dire les choses aux gens qu'on aime. Mais il n'est jamais trop tard. Au revoir Loulette.
Elle se détourne et rejoint sa fille.
Loulette ? C’est le petit nom affectueux que m’a donné Maminette. Comment peut-elle le connaitre ? Je n'y comprends plus rien.
Je sors de la maison, la neige recommence à tomber. Je lève mon visage vers le ciel pour regarder les flocons tourbillonner, je ferme les yeux, et je me sens de nouveau emportée, j’ai l’impression de voler.
La tête me tourne…
— Ma chérie, ça va ? Tu es malade ? Oh ne me dis pas que tu as attrapé la grippe de ton père. Le soir de Noël ce ne serait pas de chance.
J’ouvre les yeux et je vois le visage inquiet de ma mère. Je suis assise au pied du sapin, dans le salon. Est-ce que j’ai rêvé ?
— Ca va Maman, ça va. Je me suis sentie un peu étourdie, mais je me sens mieux.
— Tu es toute pâle. Ma pauvre chérie, c’est beaucoup d’émotions. Elle nous manque tellement.
Ses yeux sont pleins de larmes.
Je baisse les yeux, et je vois que la boule de verre repose toujours dans la paume de ma main.
— Regarde ce que j’ai trouvé dans le carton. Tu connais cet objet ? Je ne l’avais jamais vu.
— Ca ne me dit rien non plus, répond ma mère, en observant la boule avec attention.
— Et pourtant il était bien là…
Elle le saisit, l’observe attentivement, et tout à-coup, elle fronce les sourcils, et murmure :
— C’est bizarre, on dirait…
— La maison de ton enfance ? dis je doucement
— Je ne comprends pas comment c’est possible, et puis il y a…
— Ton père et ton frère. Pourquoi n’avons-nous jamais entendu parlé de ton frère, maman ?
— Comment sais-tu que c’est mon frère ?
— Maminette me l’a dit. Elle m’a aussi dit qu’on ne sait pas toujours tout des personnes que l’on aime et qui nous aiment, mais qu’il n’est jamais trop tard.
— Mais quand t’a-t-elle dit ça ?
— Disons que le temps s’est en quelque sorte arrêté dans la boule de neige. Maman ? Je sais que ton père est mort quand tu étais enfant, qu’en est-il de ton frère ?
Maman s’assoit à côté de moi, prend mes mains dans les siennes et, commence à raconter.
— C’était un soir de Noël. Mon frère était toujours tellement plein de vie et d’enthousiasme ! C'était un rêveur, il avait énormément d’imagination. Il pensait que le Père Noël préférait les sapins fraîchement coupés alors nous avions pris l'habitude de le décorer le soir de Noël. Il disait que ça faisait partie des petits bonheurs de Noël.
Un léger sourire mélancolique flotte sur ses lèvres.
— Cette année-là, comme les années précédentes, nous avions fait du patin sur le lac gelé tout l’après-midi. Puis, lui et mon père sont partis chercher notre sapin dans la forêt. J’ai aidé Maminette à préparer le repas. Deux heures plus tard, ils n’étaient pas revenus. Nous avons commencé à nous inquiéter.
Nous sommes parties à leur recherche. Après quelques minutes de marche, nous avons entendu appeler, c’était la voix de Papa. Nous nous sommes précipitées, et nous l’avons trouvé, dans un trou trop profond pour qu’il puisse remonter seul. Il était couché sur le sol, mon frère près de lui. Nous sommes allées chercher du secours, et lorsqu’on les a remontés, mon frère était…il était mort. La chute l’avait tué sur le coup.
Son visage est inondé de larmes, et elle serre mes mains si fort, que le sang ne semble plus pouvoir circuler. Je sens des larmes couler sur mes joues, jamais je n’aurais soupçonné une telle chose.
— Et ton père ?
— Il est mort de ses blessures le soir du trente-et-un décembre. Les fêtes de fin d’année n’ont plus jamais été les mêmes. Nous n’avons jamais pu en parler, nous avions l'impression que nous devions juste les garder au fond de notre cœur. Nous avons continué à fêter Noël tel que le souhaitait mon frère, c’était notre façon de lui rendre hommage. Je suis désolée, ma chérie, je me doute que ça doit être difficile de nous pardonner un tel secret mais Maminette et moi avons essayé de…continuer comme nous avons pu après cette tragédie.
— Je comprends Maman. Je ne peux même pas imaginer votre chagrin alors comment pourrai-je vous juger ? Je t’aime Maman, tout comme j’aime Maminette.
Je prends ma mère dans mes bras et nous nous serrons très fort l’une contre l’autre.
— Bon, je vais finir de décorer ce sapin, et nous fêterons Noël comme il se doit, pour Maminette, pour ton père et pour ton frère.
— Merci ma chérie. Je retourne à ma cuisine.
Maman se lève, se dirige vers la cuisine, puis, se retourne tout à-coup :
— C’est quand même étrange toute cette histoire. Qui a apporté cette boule de Noël, et comment as-tu su pour mon frère ?
— Je crois qu’on ne trouvera pas toutes les réponses. Peut-être que finalement le Père Noël existe, répondis-je en souriant.
En ce soir de Noël, je termine de décorer le sapin pendant que Maman finit de préparer le repas. Mon père descend dans le salon, juste au moment où mon frère arrive à la maison. Pour la première fois, le conte de Noël que nous écoutons est une histoire vraie : celle de notre famille, celle que nous pourrons transmettre afin que les personnes trop tôt disparues ne soient pas oubliées. Notre cadeau de l’avent est une boule de Noël, offerte à nous tous, la boule du souvenir. Sûrement le dernier cadeau confectionné par Maminette, auquel elle a ajouté une touche de magie, la magie de Noël.
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