Jean-Baptiste Janus, modeste employé d’une banque à Arras, sortit de l’agence Robespierre ce mercredi 10 décembre 2014 avec une demi-heure de retard : le directeur, M. Poissard, l’avait convoqué pour un rappel à l’ordre qui le conduirait au blâme voire au licenciement s’il récidivait. Monsieur Janus était très gentil et apprécié de la clientèle mais il était aussi tête en l’air et commettait des erreurs, minimes quand elles étaient en faveur de la banque, mais gravissimes lorsqu’elles bénéficiaient à la clientèle. Monsieur Janus était un honnête homme, peu intéressé par son métier. Il ne l’exerçait que pour s’adonner librement à la peinture. L’agence lui permettait de rencontrer des gens, de sortir un peu de son atelier et favorisait son imagination. S’il était pressé de rentrer chez lui d’ailleurs, c’était pour continuer son tableau du moment. Il s’était mis en tête de peindre Antoinette, une cliente de l’agence qu’il fréquentait de plus en plus régulièrement et qu’il désirait ardemment. Ce tableau serait son cadeau, une manifestation de son attention pour elle. Monsieur Janus était un homme aussi délicat que distrait. D’ailleurs, plongé dans ses pensées, il manqua de se faire renverser. Monsieur Poissard avait raison : il devait faire davantage attention. Il pleuvait, il faisait froid, les passants semblaient tristes en cette période de fêtes. Monsieur Janus avait bien eu peur quand le directeur avait prononcé le mot de « licenciement » pour fautes répétées. Il n’en était pas là pourtant et tâcherait de faire plus attention. Il éprouva même un regain d’énergie à l’idée d’achever son portrait d’Antoinette et regagna la rue Molière où il habitait seul.
Il était à peine plus de 16 h30 quand il repoussa la porte de sa maison. Il faisait bon chez lui. Il se déchaussa dans le vestibule, quitta son costume, enfila sa blouse bariolée où le rouge dominait et prit son courrier. Quand il entra dans son atelier, elle était là, l’œil sévère, apparemment en colère. « Je vous prie de m’excuser, Antoinette, ma reine. Monsieur le directeur voulait me voir ! », dit avec une déférence exagérée notre Pygmalion à sa corpulente et tant aimée Galatée. « Le rouge vous va à merveille ! ». Monsieur Janus était troublé et se mit à douter. Son tableau lui plaisait car il reflétait bien l’image qu’il se faisait d’Antoinette Salomé. Il lui semblait plus réussi que la photographie dont il s’était inspiré pour travailler. Apprécierait-elle ce reflet qu’il lui offrirait pour la nouvelle année ? Ces questions le taraudaient davantage que le désordre ambiant qui régnait dans son atelier. Il s’assit pour réfléchir, se prenant la tête de ses deux mains, le regard dans le vide, ou plutôt par terre. Une photo attira soudain son attention. Elle avait été prise à Boulogne, par Madame Salomé en personne (ils s’appelaient alors encore par leur nom !) : c’était un portrait de lui, la photographie datait de leur première sortie. Le plus étrange était que sa tête lui semblait totalement dissociée de son corps ! Monsieur Janus, croyant rêver, se frotta les yeux et se pencha pour attraper la photographie, la voir de plus près. Alors qu’il opérait ce geste de la main droite, il sentit sa tête vaciller, prête à tomber par terre. Heureusement pour lui, sa main gauche la retint. Il entendit alors son corps lui dire :
« Fais donc attention, Janus ! Tu étais à deux doigts de perdre la boule.
La tête, tout étonnée de se voir séparée de son corps qu’elle entendait, commença alors avec lui un étrange dialogue :
-Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Je n’y comprends rien.
- Moi, non plus : je n’ai plus toute ma tête, mais ne te prends pas la tête, va ! D’ailleurs tu ne peux plus… et ça me va bien ! Je t’explique ce que je comprends à la situation : avant, nous étions associés. A présent, nous sommes dissociés. T’es viré. Chacun sa vie. Je suis grand maintenant et tu ne vas plus me casser les pieds. C’est une espèce de licenciement.
-Qu’est-ce que tu racontes encore ? Tu as perdu la tête. Ah, oui, c’est vrai, en plus. Sans moi, tu es perdu. Tu ne racontes que des âneries. Bon, comment fait-on ?
-ça y est : tu recommences à te poser mille questions ! Sans moi, tu ne sais plus quoi faire. Ah, ah, ah !
Pour la première fois de sa vie manifestement, le corps et la tête de monsieur Janus se parlaient et avaient beaucoup à se dire. La tête, qui avait longtemps été sur les épaules, n’avait qu’une idée en elle : comprendre ce qui se passait. Voilà pourquoi elle demanda au corps :
-Passe-moi la photographie, je te prie, que je vérifie si j’ai bien vu.
-Tiens, regarde et dis-moi ce que tu vois, répondit le corps en tendant la photo. Bon, ce qui est sûr, c’est que demain, je ne vais pas travailler. Je dirai que j’ai mal à la tête !
- T’as de l’humour, tu sais !
-T’as de beaux yeux, tu sais ? Ah, ah, ah…Oui, va savoir pourquoi, l’humour est en bas. Le bas, c’est ce qu’il y a de mieux ! Je l’ai toujours pensé. Oui, Madame Je-fais-ma-drôle-de-tête- parce-que-je-ne-comprends-rien-à-ce-qui-se-passe, moi aussi je pense, donc je suis. Tiens ! »
La main droite tendit la photographie à la tête qui n’en croyait pas ses yeux. Il s’agissait bien du portrait pris à Boulogne par Antoinette, le jour de leur première rencontre privée, mais tête et corps apparaissaient dissociés. Autant le corps se réjouissait de cette nouvelle donne et se moquait de comprendre les raisons de ce phénomène extraordinaire, autant la tête restait perplexe et cherchait déjà des solutions pour reprendre la main, enfin le contrôle sur le reste du corps. La tête cogitait intensément quand tintinnabulèrent les clochettes que monsieur Janus avait installées à l’entrée de sa maison pour être informé d’éventuelles visites. Monsieur Janus oubliait régulièrement de fermer sa porte à clé. « Jean-Baptiste ? Ohé ! Jean-Baptiste ? » Tête et corps furent traversés d’un même frisson. C’était la voix d’Antoinette. Il était impossible qu’elle entrât dans l’atelier et vît son portrait inachevé. Il était capital qu’elle trouvât Jean-Baptiste entier. Tête et corps conclurent alors un accord provisoire : la tête resterait sur les épaules où les mains la replacèrent en échange de quoi le corps se tairait complètement. Monsieur Janus recouvrit d’un voile son œuvre, sortit de l’atelier et alla à pas lents à la rencontre d’Antoinette. Il s’éclaircit la voix pour répondre : « Oui, oui. Je suis ici. J’arrive ma Toinette. » Toinette était une femme fort belle dans son genre, forte oui elle l’était, c’était même l’un de ses charmes aux yeux de Jean-Baptiste. Elle était en rouge et noir. L’inquiétude remplaça rapidement dans sa voix la joie de venir par surprise rendre visite à son ami :
« Je te dérange ? Tu as l’air drôle et tout raide ; ça ne va pas ?
-Désolé ma reine, j’ai un torticolis. Je ne vais pouvoir te recevoir. Je ne vais pas très bien aujourd’hui.
Jean-Baptiste Janus avait prononcé cette phrase en se tenant le cou. La détresse se lisait dans son regard. Il se colla si près d’Antoinette qu’elle voulut l’embrasser.
-Cette raideur m’a l’air généralisée mon cher monsieur Janus, lui dit-elle avant de chercher à l’embrasser sur la bouche.
Janus marcha alors sur le pied d’Antoinette, l’obligeant à reculer un peu et l’embrassa à son tour, mais de ses bras, rapprochant fort leurs deux corps. Il ne faisait pas le poids et vit qu’elle risquait de lui faire perdre la tête.
-C’est que….je préférerais que nous allions dans ma chambre et que nous fassions ça au lit. Depuis longtemps j’en ai envie. Tu sais ce qui me plairait ? C’est de te bander les yeux.
-Je reconnais en toi l’artiste, Jean-Baptiste. J’adore ton idée et je sais que, quand tu as une idée en tête, il est difficile de t’en faire changer ! »
Excités, ça oui, ils l’étaient. Leurs deux corps disaient vrai. Mais la tête, qui avait été privée d’un baiser, bouillait à l’idée de se faire mener et de devoir s’adapter aux exigences du bas. La lutte était inégale car la tête se souciait plus de la cohérence et de la vraisemblance d’ensemble que le corps, qui s’en riait. Antoinette et Jean-Baptiste allèrent donc dans la chambre qui jouxtait l’atelier ; Antoinette était tellement excitée par l’originalité de son ami qu’elle mit elle-même le bandeau sur ses yeux et l’attacha. « J’aimerais que tu aies plus souvent des torticolis ! » Une fois la lumière éteinte, les mains auraient bien posé la tête sur le chevet mais c’était trop risqué. Il aurait fallu menotter Antoinette et l’empêcher de s’apercevoir de ce qui se passait. Quel drôle de spectacle elle aurait vu pourtant si elle avait pu : Janus avait la main gauche posée sur la tête pour permettre un maintien permanent et éviter l’accident. La droite, pour compenser et éviter que la tête ne contrôle la situation, était posée fermement sur la bouche, interdisant à Janus de dire quoi que ce soit. Le reste du corps s’en donna pour ainsi dire « à corps joie » ce qui plut énormément à Antoinette, elle-même libérée du regard de son ami, complètement folle dans le noir. C’était à se demander qui des deux avait encore sa tête !
Au petit matin, la tête avait roulé dans le lit et Janus n’était pas encore bien réveillé. Pourtant, il était bien là. Il avait encore la tête dans le cul. Antoinette avait disparu. Comme la tête ne disait rien, une dispute éclata au lit dès le matin. Le corps ouvrit les hostilités :
« Pourquoi tu fais la tête ?
-Tout ça, c’est de ta faute. Tu as voulu tout contrôler mais tu ne sais pas y faire. Je ne sais plus trop bien comment tout ça s’est terminé mais une chose est sûre. Elle est partie ! Elle a dû nous voir complètement dissociés, elle a pris peur. Elle ne reviendra plus.
-Tu te casses la tête pour rien. Moi, je me souviens très bien. J’ai pris mon pied toute la nuit ! Toi tu t’es endormie. Alors je t’ai posée sur le chevet et on a continué. Ah c’est qu’elle aime ça la Toinette…au moins autant que moi ! Bon d’accord, j’ai pris quelques libertés avec notre accord ce matin. Quand elle s’est réveillée pour aller bosser, je lui ai parlé. Je lui ai juste demandé de sortir sans faire de bruit et de ne pas allumer la lumière, de n’enlever son bandeau qu’une fois sortie de la maison. Pour prolonger jusque dans l’éternité le souvenir de cette nuit de folie. Elle a accepté. Elle est partie. Remarque que si je m’étais tu, tout était foutu. Ah, ah, ah ! Jamais t’aurais imaginé qu’il y avait de l’idée en bas !
-Tu prends trop de libertés. Il se passe quelque chose qui ne me va pas. Je crois que je vais aller consulter. Aujourd’hui, je ne vais pas travailler.
-Tu sais que tu as d’excellentes idées parfois. De mon côté, j’ai envie de profiter de ma journée. Alors séparons-nous et retrouvons-nous ce soir pour le dîner. »
*
Le corps passa une journée faite de joies, de rires, de rencontres. Tout lui sourit et il s’éclata. Dans la matinée, les passants, admiratifs et étonnés du tour qu’il leur jouait, lui donnèrent de l’argent. Il goûta au plaisir de se donner en spectacle, fit un bon repas et se paya une séance de musculation, un bain et un massage…des pieds aux épaules ! Voilà en tout cas ce qu’il raconta à la tête le soir, au dîner.
*
La tête quant à elle, était en effet allée consulter. Un analyste aveugle réputé pour sa qualité d’écoute lui avait ouvert sa porte et ses oreilles. La tête évoqua pêle-mêle son métier, la naissance de sa vocation d’artiste, la mort d’Alice quand il était jeune, sa reine Antoinette, le risque de licenciement, son goût pour le rouge, la peur de perdre le contrôle, tout ce qui lui passait. Tout ? Non, pas la photo mystérieuse, objet qui ne devait pas exister, ni ce qui avait suivi et l’avait conduite ici. Comme elle sentait bien que c’était compliqué, elle se tut. L’analyste aveugle prit alors la parole :
« Ce qui certain, c’est que vous êtes une tête. Votre travail n’est pas fait pour vous. Vous l’avez choisi pour garder le contrôle et vous interdire de vivre pleinement votre vocation artistique que vous brimez de mille façons. Parlez-moi un peu de ce portrait que vous n’arrivez pas à achever…De cette reine rouge….
-Il s’agit d’un portait de la femme que j’aime. Antoinette, je vous l’ai déjà dit je crois. La reine rouge…Alice au pays des merveilles ! « Qu’on lui coupe la tête ! » Je n’y avais pas pensé. Mais Alice, c’est le prénom de ma sœur ! Elle n’a pas été décapitée pourtant. Oh ! Je n’y comprends rien. Je vois bien qu’il y a quelque mystère dans ce tableau. Je m’appelle Jean-Baptiste, Antoinette s’appelle Salomé. Non, c’est n’importe quoi ! Elle m’aime, elle ne veut pas me couper la tête. C’est impossible.
-C’est un possible en effet. Et je ne saurais que trop vous conseiller de l’explorer en laissant vos mains d’artiste terminer ce portrait qui pourrait bien sinon vous faire perdre la tête complètement.
-Si vous saviez…Enfin, pour le moment, j’ai encore toute ma tête. J’y réfléchirai. Je vous remercie.
*
Le soir venu, tête et corps se retrouvèrent pour dîner, comme convenu. Le corps adorait sa nouvelle vie et prônait la séparation conventionnelle définitive. Il regrettait seulement d’être privé de la vue, de l’ouïe, de l’odorat et en grande partie des ruses langagières que maîtrisait parfaitement la tête. Pour la tête en effet, il était grand temps de ruser afin de préserver l’unité, garder son corps qui lui manquait cruellement. Elle avait pris conscience au cours de la journée que tous se payaient bien sa tête quand elle sortait dépourvue de corps. L’aveugle avait vu clair en elle et l’avait persuadée de terminer son tableau. La tête, à dessein, rusa:
« J’entends parfaitement la tyrannie que je t’ai imposée pendant des années. Je n’ai pas pris soin de toi, t’ai délaissé et me suis trompée. Je respecte ton désir de séparation et suis même prête à l’accepter.
-Quelle est ta condition ?
-J’aurais besoin …d’un coup de main, pour terminer le tableau dans l’atelier. Je te donne même entière liberté pour l’achever. Après quoi, nous pourrons nous séparer, toi et moi.
-Jure que tu ne seras plus tyrannique. Sur ta tête, jure !
-Je le jure…sur ma tête. »
Une fois le dîner fini, le corps prit la tête sous son bras et ils allèrent ensemble dans l’atelier. Le corps dévoila le tableau, installa la tête sur un plateau à ses côtés : un miroir leur faisait face. Amusées de la situation, les mains se mirent en mouvement avec énergie et inspiration. Antoinette avait l’air ravi et tenait dans ses propres mains un plateau sur lequel était posée la tête de Jean-Baptiste. Le corps intitula son œuvre « Autoportrait amoureux : Salomé et moi. » Tête et corps rirent aux éclats devant le résultat.
Pour leur dernière nuit, la tête et le corps ne trouvèrent pas le sommeil tant ils voulaient échanger encore sur leur journée. La tête était posée sur l’oreiller, le corps allongé sur le ventre. Il éprouvait une irrésistible envie de s’exprimer :
« Tu vois, quand tu me laisses faire un peu plus, nous arrivons à un beau résultat. Même toi, tu as ri. Jamais tu n’aurais accepté de peindre cet autoportrait si tu avais gardé le contrôle.
-Tiens, tu dis « nous » maintenant ?
-Oui je dis « nous », mais tu es assez mal placée pour me le faire observer, figure-toi. Madame tour- de-contrôle. Tu sais, ma tête, je ne t’ai pas tout dit sur ma journée d’aujourd’hui.
-J’ai bien remarqué que tu avais de nouveaux habits et je te croirais volontiers si tu me disais que tu avais vu d’autres femmes.
-Vu, c’est un bien grand mot. Je dirais plutôt que je les ai approchées. Mais je ne les ai pas senties et nous ne nous sommes pas bien entendus ! Tu m’as manqué, tu sais ?
-Je suis contente de t’entendre me dire que tu goûtes la compagnie d’une tête que tu ne pouvais plus sentir, juste toucher pour lui fermer la bouche et faire en sorte qu’elle reste à sa place…
-Ah, ah, ah…Tu m’en veux encore, mon amour ? Tiens, c’est pour toi. Quand je t’ai dit que je ne t’avais pas tout dit…
-Qu’est-ce que c’est ?
-La photo. Maintenant que tu as juré sur ta tête, Janus, je peux bien te le dire. Oui, tu m’as manqué. Sans toi j’étais incomplet. Je suis allé voir un photographe pour arranger notre affaire. Je n’ai pas pu voir le résultat. Il me manquait tes yeux. Alors, je t’ouvre l’enveloppe et tu me dis ce que tu vois.
Le corps tendit la main droite jusqu’au chevet, chercha l’enveloppe qu’il ouvrit et présenta la photo retouchée aux yeux de Janus.
-Mais qu’est-ce que tu as fait ? Il nous a remontés étrangement ! »
En effet, à cet instant même, tête et corps se ressoudèrent à l’envers : les yeux, la bouche, les oreilles et le nez dirigés vers le plafond, le front du même côté que les talons !
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