Chapitre 1

La photo jaunie

915 mots · ⏱ 4 min

Seule au salon, calée dans un grand fauteuil confortable, je regardais la bûche se consumer doucement dans l’âtre. Le crépitement des flammes qui venaient goulument lécher le morceau de bois me fascinait. Il est tard, avais-je songé, il est grand temps d’aller me coucher. Je sentais la fatigue me gagner, envahir mon corps, embrumer mon esprit. Bien que je me sentisse prête à sombrer dans le sommeil, il m'était impossible de me résoudre à me lever. Quitter le spectacle du feu, renoncer à admirer cette danse s’offrant à ma vue, me comblant d'aise, était au-dessus de mes forces. J’avais arrêté toutes les horloges que contenait la maison. Je voulais oublier la temporalité de l’existence. Je souhaitais ne plus entendre le tic-tac lancinant, ne plus fixer cette petite aiguille qui court de plus en plus vite sur le cadran, qui rappelle douloureusement à ma mémoire que la délivrance est de plus en plus proche. La délivrance… Quelle délivrance. Ne plus sentir la caresse du vent tiède dans mes cheveux, ne plus me réchauffer le dos aux rayons d’un soleil pâle, ne plus entendre le chant mélodieux des oiseaux. Ne plus penser demain, un jour, oublier le peut-être, ne plus espérer le devenir. La photo de mon arrière-grand-mère, trônant sur le dessus de la cheminée, semblait constamment me fixer. Quel que soit l'endroit où je me trouvais dans la maison, je la sentais me fustiger de ses grands yeux noirs. Qui avait déposé, dans mon havre de paix, à mon insu, le portrait de cette aïeule que je n’avais pas connue ? Pour quelle raison ? Je n’avais rien remarqué dans un premier temps. Lorsque soudain mes yeux s’étaient posés sur ce cadre métallique que je découvrais pour la première fois, j'avais tressailli. Je l’avais saisi. Le retournant fébrilement, j’avais découvert, au dos du cliché jauni, d’une écriture régulière, le nom du personnage y était inscrit et en dessous, le mien apparaissait. Un frisson m’avait parcourue. Depuis ce jour-là, un malaise diffus ne me quittait plus dès que je ne me trouvais pas au salon. Hier, je vivais dans la brume de l’insouciance, aujourd’hui non seulement l’image de cette femme me poursuivait, mais elle s’était mise à me parler. Elle désavouait le mariage de ma mère à un point tel qu’elle estimait que sa descendance ne devait pas vivre et encore moins s’installer dans le manoir familial. Étant la dernière et seule en vie, Adélaïde venait terminer son œuvre démoniaque. J'apprenais ainsi au fil des jours que ma fratrie n'avait pas disparu naturellement. J'avais beau avoir essayé, impossible de me défaire de cette photo qui me hantait sans relâche. J'avais tout tenté : que ce soit à la poubelle, à la déchetterie, dans le fleuve ou en la brûlant dans le jardin, aucune méthode ne porta ses fruits. Je la retrouvais encore et toujours, au même endroit, elle revenait comme par enchantement. Désespérant de parvenir à me séparer de l'objet de mon trouble, j'avais pris la décision de l'ignorer ; cependant, malgré les efforts que je fournissais, je n’y parvenais pas. L'image de la vieille exerçait une fascination irrésistible sur ma volonté. Je ne voulais plus regarder ce portrait, pourtant, il était bien là, obsédant. Si tu ne quittes pas le manoir, tu mourras, comme ton frère et ta sœur, avait-elle déclaré. C'était à ce moment-là que tout avait vraiment commencé. Je sentais en moi une fatigue incommensurable que rien n'allégeait, comme si un lourd fardeau m'avait été imposé. Je perdais progressivement l'appétit et ma silhouette fondait à vue d'œil. Mon teint, autrefois halé, était devenu blême. Parfois, j'avais l'impression que la photo de mon aïeule avait disparu et pourtant, elle était bien là, omniprésente. Le médecin venait une fois par semaine, il m'avait fait passer des examens et le verdict était tombé, sans appel : j'étais atteinte d'un cancer incurable. Lorsque le docteur me l'avait annoncé en prenant les précautions d'usage, j'avais pointé un doigt hésitant en direction du portrait. – C'est son esprit maléfique qui me ronge, avais-je soufflé. L'homme de science avait tourné la tête en direction du tablier de la cheminée que je désignais. — Je ne vois rien ! avait-il répondu évasivement. Et pourtant, elle est bien là, avais-je songé. Le soir même, j’avais abandonné le manoir à mon arrière-grand-mère. Quelques mois plus tard, j’avais retrouvé mon énergie d'antan, ma santé s’améliorait de jour en jour. J'avais pris soin de laisser la photo sur la cheminée, espérant ne jamais la revoir, tout oublier. J’avais senti l’haleine de la mort, son odeur âcre, et je souhaitais mordre dans la vie à pleines dents, respirer la délicate senteur des fleurs. Les traits de la vieille femme s'estompaient graduellement et avaient fini par s'effacer de ma mémoire. La propriété avait rapidement trouvé acquéreur et mon soulagement avait été à son comble lorsque j'avais apposé ma signature sur l'acte de vente. Enfin, j’avais retrouvé le bonheur. Je m’étais lentement réconciliée avec les objets qui actent le temps qui passe. Par une longue soirée d’hiver, le tic-tac de l’horloge de la cuisine m’avait agacée, de même que la trotteuse de mon réveil m’empêchait de fixer mon attention sur autre chose que son défilement ininterrompu. Je les avais ôtés de ma vue. Dès cet instant, il n’avait pas fallu longtemps afin qu’Adélaïde revienne troubler mon existence. Le même portrait, les mêmes yeux. Personne ne la voyait et pourtant elle était bien là, à nouveau. J’avais compris que sous les traits de mon aïeule, c’était mon destin qui m’apparaissait.

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