Chapitre 1

Le manuscrit interdit

728 mots · ⏱ 3 min

Impossible ! Elle se frotte les yeux, les ouvre, les referme, les ouvre encore. Se rend à l’évidence. C’est impossible, mais il est pourtant bien là. Le livre. Détruit devant ses yeux, brûlé jusqu’ à la reliure en cuir qui s’était tordu de chagrin dans les flammes que ses larmes ne pouvaient pas éteindre. Le livre. Un seul et unique exemplaire. Elle le savait bien, puisque c’est elle qui l’avait patiemment et amoureusement relié, qui avait étiré la peau souple de l’agneau sur le carton rigide, qui avait vu son père l’écrire de sa main, des mois durant. Et le voici à nouveau. Le cuir vert bouteille, les pages craquantes et épaisses, les pleins et déliés soigneux à l’encre noir. La vieille bibliothèque est silencieuse, mais quelques personnes sont assises çà et là, aux longues tables de bois ciré. Personne ne la regarde, elle glisse l’ouvrage dans son vieux sac avachi et masque son émoi en se saisissant d’un autre sur l’étagère. Que faire maintenant ? Va-t-elle pouvoir sortir sans être arrêtée ? Elle ne peut imaginer une seconde d’être à nouveau privée du livre retrouvé. Réfléchir. Se calmer. Elle s’assied à la table la plus proche, inspire, ferme les yeux et se souvient. Il était tard dans la soirée, la journée avait été glaciale, il faisait nuit depuis longtemps. Son père et elle avaient dîné, ils tentaient de se réchauffer près de la cheminée, quand ils étaient entrés sans frapper. Tranquillement, sans se presser, comme s’ils étaient chez eux. Le plus grand des deux, solide et épais, s’était approché de son père en souriant et lui avait tranché la gorge. Puis le deuxième avait pris le livre, qui était tombé des mains de son père et l’avait jeté dans le feu. Ils étaient repartis aussi calmement qu’ils étaient venus. Elle était restée figée, ses pensées et son corps paralysés, elle regardait le sang bouillonner en s’écoulant et le livre se tordre, son regard fou passant inlassablement de l’un à l’autre. Finalement, elle s’était mise à hurler. On ne retrouva jamais les assassins. Elle ne connaissait pas les raisons du meurtre comme elle ne savait pas ce qui était écrit dans le livre. Son père lui avait demandé de le relier sans le lire, elle avait obéi. De toute façon, elle n’était pas curieuse. Maintenant, c’est différent. Plus de deux ans depuis le drame, pour une raison qu’elle ignore, le livre est de retour, elle doit le lire. Peut-être y trouvera-t-elle des réponses. La bibliothécaire absorbée par sa discussion murmurée avec un client, ne la regarde même pas sortir. L’air brûlant de la rue bétonnée la gifle à la sortie. A peine arrivée chez elle, elle s’enferme, se jette sur le canapé et ouvre son sac. Elle a le souffle court, elle se sent oppressée, tant de questions, tant de chagrins, de peurs, d’hypothèses, depuis la mort de son père… Elle a l’impression de le retrouver, en tenant dans ses mains son ouvrage. Elle le regarde encore attentivement, ce n’est pas possible que ce soit le même… Et pourtant, elle repère la minuscule entaille faite lors de la reliure, par son cutter sur un des coins de la couverture. Bon, allons-y se dit-elle en prenant une grande inspiration. Elle reconnaît la page de préface, avec les noms et prénoms de son père, Albert De Poussy, la date à laquelle l’ouvrage a été terminé, le 2 Octobre 2004. Elle tourne la page et commence sa lecture. « J’ai compris très tôt que je possédais un pouvoir effrayant, celui de connaître les dates et heures de la mort de chacun. La mienne approchant, je rédige ces pages car je crois en la puissance des mots. En les confiant à ce manuscrit, j’ai l’infime espoir d’échapper à cette prédiction… » Elle repose l'ouvrage sur ses genoux, laissant les paroles de son père résonner en elle. Au même moment, deux hommes entrent dans son appartement, sans se presser. Le plus grand, solide et épais, s’approche d’elle. Elle lui tend le manuscrit, sans un mot. Elle sait ce qui va arriver. Elle regrette d'avoir ouvert le livre en même temps qu’elle sent le sang couler de sa gorge, . Les deux hommes ressortent en fermant la porte doucement. Le plus petit a le livre sous le bras, qu’il jette dans la première benne à ordures qu’il croise. Espérons que personne ne le trouvera.

Encourager l’auteur

Qu’avez-vous ressenti ?

Choisissez une réaction. Vous pourrez la modifier ou la retirer à tout moment.

0 réactions

0 appréciations
J’adore 0
Drôle 0
Émouvant 0
Surprenant 0
Intrigant 0
Captivant 0

Connectez-vous pour réagir à ce chapitre

Faire découvrir

Partager ce chapitre

Bluesky X WhatsApp
Afficher ou masquer les annotations 0

Retours précis

Annotations

0

Aucune annotation pour cette publication.

Afficher ou masquer les commentaires 0

Retours généraux

Commentaires

0

Aucun commentaire pour cette publication.

Confirmation requise

Confirmer cette action

Vérifiez les conséquences avant de continuer.