Le billet de Verchamps
Ma mère est morte un mardi, sans prévenir, comme elle avait vécu, sans jamais rien demander à personne. J'ai trié ses affaires seule, parce que c'est ce qu'on fait quand on est fille unique et que le silence a toujours été la langue de la famille. Des robes qui sentaient la lavande et le renfermé. Des lettres jamais envoyées, adressées à des gens dont j'ignorais jusqu'au nom. Et, au fond d'une boîte à chaussures fermée par un élastique cassant, un bout de carton jauni, de la taille d'une carte à jouer.
Un billet de train.
Deuxième classe, ligne Clermont–Verchamps, daté du 14 juillet 1962. L'encre violette du composteur avait à peine pâli. On aurait dit qu'il sortait de l'imprimerie la veille.
Je n'avais jamais entendu le mot Verchamps dans la bouche de ma mère. Elle disait être née à Riom, avoir grandi à Riom, ne rien connaître d'autre que Riom jusqu'à ses dix-huit ans. Elle le répétait comme une leçon apprise, avec cette fermeté un peu trop lisse des phrases qu'on a polies à force de les redire pour ne plus avoir à y penser.
J'ai cherché Verchamps sur une carte. Rien. J'ai cherché dans les archives départementales, en ligne, puis en me déplaçant, parce que le carton dans ma poche me brûlait d'une drôle de façon, comme un caillou qu'on n'ose pas reposer. Et j'ai fini par comprendre pourquoi aucune carte ne portait ce nom.
Verchamps avait existé. Un village de moins de trois cents habitants, niché dans une vallée étroite, avec une église du douzième siècle et un lavoir couvert. En 1958, l'État avait décidé d'y construire un barrage. Les habitants avaient été relogés, les maisons dynamitées, le cimetière déplacé pierre par pierre. Le 3 novembre 1958, la vallée avait été noyée sous quarante mètres d'eau. Un article de La Montagne, retrouvé en microfilm, racontait la cérémonie du dernier jour : le maire en larmes, la cloche de l'église descendue avant l'engloutissement, les vieux qui refusaient de partir et qu'on avait dû porter.
1958. Le village n'existait plus.
Mon billet, lui, était daté de 1962. Quatre ans après que Verchamps eut disparu sous l'eau. Quatre ans après que la gare, la ligne, la commune elle-même eurent cessé d'exister sur le papier comme dans les faits.
J'ai relu la date une dizaine de fois, pensant à une erreur d'impression, à une facétie du composteur. Mais le tampon était net, le carton d'époque, la perforation authentique. Ce billet n'aurait jamais dû exister, ni le lieu qu'il désignait, ni le jour qu'il annonçait, ni la main qui l'avait gardé pendant plus de soixante ans au fond d'une boîte à chaussures. Pourtant, il était bien là, entre mes doigts, avec son grain de papier ancien et son odeur de tiroir fermé, aussi réel que le deuil qui m'avait amenée jusqu'ici.
Je suis allée voir le lac.
On l'appelle aujourd'hui le lac de Chambedeau, un plan d'eau tranquille où les gens du coin viennent pêcher le week-end. Rien n'indique, sur la rive, qu'un village entier repose là-dessous. J'ai marché longtemps avant de trouver quelqu'un à qui parler, un vieil homme, assis sur un pliant, une canne à pêche plantée dans la vase. Il s'appelait Fernand. Il avait quatre-vingt-neuf ans, et quand je lui ai montré le billet, ses mains se sont mises à trembler d'une façon que le grand âge seul n'explique pas.
- Où avez-vous eu ça ? a-t-il demandé, sans lever les yeux du carton.
Je lui ai parlé de ma mère. De Riom, la ville qu'elle disait sienne. De son nom de jeune fille : Vasseur.
Fernand a posé sa canne. Il a regardé le lac longtemps, comme s'il cherchait quelque chose sous la surface, un clocher englouti, une rue qu'il aurait pu encore arpenter de mémoire.
- Verchamps n'a pas disparu d'un coup, en 58, a-t-il dit enfin. Il y avait un hameau, au-dessus, sur la crête, la Combe-Haute. Neuf maisons que le lac ne pouvait pas atteindre. On les a laissées debout parce que ça coûtait trop cher de les raser aussi. Officiellement, la commune n'existait plus. Officieusement, on était encore quelques-uns à y vivre, sans existence légale, sans courrier, sans rien. On disait qu'on habitait Riom. On y descendait pour les papiers, pour le médecin. Pour le reste, on restait là-haut, entre nous, avec nos morts et notre curé, qui montait dire la messe en cachette.
Il s'est tu un instant, puis il a ajouté, plus bas :
- Il y a eu une naissance, à la Combe-Haute, l'été 62. Une fille qu'on n'a jamais déclarée à Verchamps, puisque Verchamps n'existait plus sur aucun registre. On l'a déclarée à Riom, six mois plus tard, comme si elle y était née. Sa mère s'appelait Vasseur.
J'ai senti le sol basculer un peu sous mes pieds, comme si le lac, brusquement, s'était mis à respirer.
- Pourquoi cacher une naissance ? ai-je demandé.
Fernand a hésité, puis a haussé les épaules, avec la lassitude de ceux qui ont porté un secret si longtemps qu'il a fini par peser moins lourd que la vérité elle-même.
- Le père n'était pas du hameau. Un ingénieur du chantier, venu de la ville, marié ailleurs. Ça ne se disait pas, à l'époque, une fille-mère et un homme marié. Alors la Combe-Haute a fait ce qu'elle savait faire depuis 58 : elle a continué d'exister en secret. Le billet que vous tenez, c'est sûrement celui de sa mère, ou de sa grand-mère, la seule façon de descendre encore jusqu'à Verchamps, c'était de prendre le train jusqu'à l'ancien arrêt, qu'on n'avait jamais eu le cœur de fermer sur les horaires, avant de grimper à pied jusqu'au hameau. Une ligne fantôme, pour une commune fantôme.
Je suis restée un long moment sans rien dire, à regarder l'eau plate où plus rien ne signalait qu'un monde entier avait continué de vivre, en cachette, après qu'on l'eut déclaré mort.
Ma mère n'était donc pas née à Riom. Elle était née dans un lieu que l'administration avait rayé de la carte quatre ans plus tôt, d'un père qu'elle n'avait sans doute jamais connu, dans une vallée où l'on montait encore, malgré tout, prendre un train pour une gare qui n'existait plus. Elle avait passé sa vie à répéter Riom, Riom, Riom, non par oubli, mais par fidélité, pour protéger un secret qu'on lui avait sans doute transmis avec son prénom, avant qu'elle ne le transmette à son tour, jusqu'à moi, sans un mot.
J'ai remercié Fernand. Je suis repartie avec mon billet, ce petit rectangle de carton pour un lieu impossible, une date impossible, une existence entière qu'aucun registre n'aurait dû pouvoir contenir. Sur la route du retour, je me suis arrêtée près du lac une dernière fois. J'ai pensé à ma mère, enfant invisible d'un village invisible, née deux fois : une fois dans la réalité de la Combe-Haute, une fois sur le papier, à Riom, pour que le monde veuille bien d'elle.
Je n'ai pas jeté le billet. Je l'ai glissé dans un cadre, avec la photo de ma mère jeune, celle où elle sourit sans qu'on sache pourquoi. Je crois savoir, maintenant.
Et si un jour ma fille me demande d'où elle vient, je ne lui dirai pas Riom. Je lui parlerai d'un hameau qui a refusé de se noyer, d'un train qui s'arrêtait encore là où plus rien n'existait, et d'un bout de carton que rien, absolument rien, n'aurait dû laisser survivre jusqu'à nous.
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