Chapitre 1

La Brûleuse de peines

1192 mots · ⏱ 5 min

Une fois la portière ouverte, le père Jacques fut saisi d'un mélange d'effroi, de tristesse et de colère : les corps sans tête de son cheptel de 13 poules et de son coq baignaient dans un marécage de paille et de sang noirci par la cendre. Une fouine avait frappé son gelinier ! C'était une catastrophe financière, mais le plus dur était encore à venir. Quand Line apprit qu'elle ne pourrait plus jouer avec sa petite poule, son père ne comprenait pas la profondeur de son désarroi. Noireaude n'avait laissé dans son cœur paternel, qu'une marque si légère qu'elle lui était presque invisible. Mais les ravines salines de Line avaient creusé cette empreinte. L'empreinte était devenue une gorge qui s'érodait à chaque nouvelle larme de son enfant chérie. La tristesse qui avait gagné le père devint sollicitude. Chaque jour, il tentait autre chose pour ne plus subir ce douloureux spectacle. Il tenta de remplacer Noiraude, vainement. À ses yeux, elles se ressemblaient toutes... Mais une seule avait su charmer Line. Pour lui changer les idées, il multiplia les activités : spectacle de marionnettes, mystères, festivals, chasse aux hannetons, mérelle, etc. Il marchait constamment sur des œufs. Tout autour d'elle lui rappelait sa tendre amie : le costume noir des pantins, une tache obscure aux contours inhabituels sur un vêtement, même les objets sombres et brillants suffisaient à faire resurgir de lancinants souvenirs. Tout lui évoquait sa compagne perdue à jamais. Père Jacques ne supportait pas de voir sa petite si chagrinée. Il continuait de chercher désespérément une manière de faire disparaître sa tristesse. Les jours passaient, mais pas la douleur. Père Jacques retrouva espoir en apprenant qu'une vieille magicienne traversait leur bourg. Les rumeurs rapportaient qu'elle avait donné un onguent qui sauva la vie d'un infortuné mordu par un serpent, ou encore qu'elle prêtait une plume qui décrivait, dans un poème, le lieu où retrouver un objet perdu. Il vint à sa rencontre, la mine soucieuse et pleine d'espoir. Il la supplia jusqu'à ce que ses cris la firent céder. Elle sortit de son coffre un morceau d'un blanc tendre, pas plus grand qu'un pouce. "Ce bout de chandelle brûle les peines de qui la regarde." Elle l'avertit cependant qu'une fois toute la tristesse du deuil consumée – quand la flamme aura perdu sa teinte bleu pâle –, il lui faudrait la laisser brûler à l'abri des regards jusqu'à son terme. "Car s'évertuer à radier toutes ses peines, c'est se vicier du désir de mourir à petit feu." Le père peinait à croire qu'un tel objet pût exister et qu'il pût prendre une forme si insignifiante. Pourtant, il était bien là. Après avoir fait tout son possible pour la rassurer, le père la remercia et partit. Serré dans son poing, il avait enfin un espoir d'ôter le poids de sa fille. Il renforçait sa poigne au moindre doute, trop heureux de pouvoir enfin tenir son salut dans sa main. Le lendemain, suivant les instructions, et après d'âpres négociations, les parents mirent leur enfant devant la chandelle, l'allumèrent et observèrent sa réaction. À mesure que les pommettes de Line rosissaient, les volutes noires se teintaient du même bleu palissant que la flamme. Ses larmes s'asséchaient, son nez rougi et coulant redevint blanc, et son regard s'illuminait progressivement. Chose étrange, le talisman leur paraissait ne pas se consumer. Toutes les cires ne se valent pas, se disaient-ils. Celle-ci était peut-être d'une qualité supérieure. Les heures passaient, et le pouce n'avait toujours pas baissé ; ils furent intrigués. Ce n'est qu'aux alentours de midi que la flamme blanchoya. Plus de trace de tristesse. Même interrogée sur Noiraude, Line semblait placide : c'était passé. Mais les parents craignirent qu'un changement si soudain ne fût que passager. Et, si Line venait à sombrer de nouveau, à cause de Noiraude, d'un autre animal, ou pire... d'une personne ? Si un être aussi banal qu'une poule pouvait la dévaster, alors... Alors, le père préféra garder la chandelle précieusement, pour effacer un moment qui pourrait dépasser cette première désolation. Le temps passa, et avec lui d'autres chagrins : la perte de sa broche favorite, une première déception amoureuse, puis d'autres. À chaque nouvelle occasion, il craignait pour sa fille, et la mère insistait pour attendre une demi-lune. Si le chagrin restait, il ressortirait la chandelle. Mais chaque fois, le chagrin passait, et peu à peu, le souvenir terrible de la première tristesse et du remède... jusqu'au jour où la mère mourut. Ce fut une mort ridicule, et d'autant plus éprouvante que le père s'en sentait responsable : alors que sa faux traînait encore sur le sol, la malheureuse s'y était entaillée le pied. La plaie était devenue sombre, et une fièvre l'acheva. Si sa fille avait fini par faire son deuil, le père lui, était rongé par une culpabilité qui devint colère contre lui-même, et enfin tristesse inconsolable. Alors, il se rappela l'existence de la chandelle. Un soir, il l'alluma. Aux aurores, elle était blanche et lui serein. Son entourage s'en étonna, mais bien vite, ils oublièrent. La chandelle retrouva sa cache, mais il était impossible pour le père de l'oublier. Chaque fois que son entourage était tiraillé par les épreuves de la vie, il se sentait consumé par la culpabilité de ne pas partager ce qui l'avait tant aidé. Toutefois, il céda pour son meilleur ami, puis pour un proche voisin. Il perdit le compte et sa maison se retrouva vite assaillie par une multitude de pauvres âmes malheureuses qui quémandaient son droit d'usage. Il voulait en finir et s'apprêta à la laisser brûler loin des regards. Serait-ce suffisant pour disperser ces gens ? Non, ils l'accuseraient de garder secrètement et jalousement ce précieux artefact. Ils pourraient s'en prendre à sa fille. Aussi prit-il la décision de la brûler, en public, pour que tous en profitent une dernière fois. Puis, ils la laisseraient se consumer dans un brasier plus grand, qui cacherait sa flamme. Parmi les flammes, celle de la chandelle s'y noierait à l'abri des regards et s'éteindrait. La foule céda. Un bûcher couronnant la chandelle fut construit, et tous purent se défaire de leur peine du moment en regardant la longue flamme iridescente de la chandelle. Une fois le moment venu, ils mirent le feu à la couronne pour que ses flammes masquent celle de la chandelle. Le père jeta par moments un coup d'œil à l'unique endroit où la chandelle était encore visible. Sa taille diminuait dès qu'il la quittait des yeux, et sous l'effet de la chaleur, elle se liquéfiait progressivement. Seulement, un côté du brasier s'effondra vers le centre. Le brasier commença alors à se parer de multiples couleurs et les passants qui le regardaient étaient figés, le regard vide. Le vent monta, et des étincelles volèrent et se posèrent sur le toit d'une maison. Rapidement, ses habitants furent alertés par l'odeur et sortirent. Mais, une fois leur regard posé sur la flamme chatoyante, leur détresse s'évapora. Ils fixèrent, absents, leur maison brûler. Le feu progressait et inexorablement, dévora chaque bâtiment devant les yeux béats de tous les villageois. Le village entier devint un enfer versicolore mais silencieux, puis il blanchit et enfin s'éteignit.

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