Chapitre 1

Le fanal de la vérité

664 mots · ⏱ 3 min

En cette nuit de rafle, je progressais dans l’ombre, au ras des murs, pendant que la cité se gorgeait de paroles haineuses. Les haut-parleurs ordonnaient aux habitants de signaler tout refus de participer aux humiliations et aux injures collectives. Chez les personnes dénoncées, les agents forçaient les entrées. Il fallait réciter les formules réglementaires pour prouver sa loyauté. Les mêmes mots revenaient d’une rue à l’autre, durcis par des années d’usage : « Déchet, tu sers à rien, personne ne veut de toi, pauvre merde, crève. » J’avais refusé de les répéter. Quelques heures plus tôt, sur la place, un enfant avait crié : — Maman, je t’aime. Sa mère l’avait serré contre elle. La foule s’était aussitôt refermée sur eux. Chacun devait ajouter une injure plus violente que la précédente. C’était ainsi que l’on punissait les paroles d’amour. Mon tour était venu et j’avais gardé la bouche fermée. Mon silence avait suffi. Quelqu’un alerta les agents. Je pris la fuite. Derrière moi, des bottes frappaient les pavés. Je courus jusqu’à une palissade éventrée, la franchis et atteignis l’ancien quartier, celui que le pouvoir avait vidé avant de le condamner à la démolition. Les façades crevées dévoilaient des logements dévastés. Certaines persiennes ne tenaient plus que par un gond. Je forçai la première porte qui résista et me réfugiai dans un appartement du rez-de-chaussée. Le vacarme s’éloigna d’un coup. Les ordres diffusés au-dehors me parvenaient encore. La lune éclairait un peu l’entrée à travers la vitre brisée d’une fenêtre donnant sur la cour. Des gravats tombés du plafond encombraient le passage. Je m’éloignai de l’entrée. Mes doigts rencontrèrent l’embrasure d’une fenêtre murée. Je longeai à tâtons une paroi fissurée. L’enduit s’effrita. Une pierre bougea légèrement. Je la retirai et fouillai la cavité. Je touchai du métal. En palpant, je devinai une poignée. Je tirai l’objet de sa cachette et le rapprochai de la faible clarté. C’était un fanal de fer et de verre, muni d’une poignée noire, d’une petite porte et d’un socle épais. La poussière couvrait ses parois, mais aucune rouille n’avait rongé son armature. Les récits transmis en secret m’avaient appris l’existence des fanaux. Autrefois, ils conservaient des paroles d’amour véritable prononcées devant leur flamme. Dès que ces paroles furent bannies, le régime ordonna leur destruction. Je savais que les derniers avaient disparu juste avant ma naissance. Pourtant, il était bien là. À sa base se trouvait une petite pièce mobile. Je passai le pouce dessus. Un déclic se fit entendre. Derrière les parois de verre, une flamme minuscule apparut. Elle grandit, chaude et frémissante. Mes doigts tremblaient sur le verre devenu tiède. Après un bref grésillement, j’entendis : — Je t’aime. Je revis la mère serrer son fils contre elle. Dans la cité, ces mots suffisaient à faire disparaître les gens qui les disaient. Je passai de nouveau le pouce sur la pièce mobile. Cette fois, je reconnus la voix. Elle descendait chaque matin des haut-parleurs. Elle annonçait les condamnations, les interdictions nouvelles, les noms des personnes recherchées. C’était la voix du dirigeant. Je soulevai le fanal. Une dédicace était gravée sur le métal terni du socle : « À S., pour que ma voix reste près de toi, mon Amour. » Dehors, les pas se rapprochèrent. — Fouillez les bâtiments condamnés, ordonna le dirigeant par les haut-parleurs. Saisissez les silencieux et tous ceux qui prononcent des paroles interdites. Un faisceau blanc apparut sur le seuil. Les agents inspectaient déjà l’immeuble. Une détonation ébranla le bâtiment voisin. Je pouvais replacer le fanal dans la cavité, remettre la pierre et poursuivre ma fuite. L’immeuble serait bientôt démoli. Cet objet interdit disparaîtrait avec lui. Son poids allait me ralentir. Sa lumière pouvait me trahir. Tous ces risques ne changeraient rien. Je devais l’emporter. J’ouvris la petite porte et soufflai sur la flamme. Elle vacilla puis s’éteignit. Après avoir caché le fanal sous mon manteau, je me précipitai vers la fenêtre donnant sur la cour. La porte d’entrée céda au moment où je l’enjambais.

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