Un après-midi de septembre 1982, on vendait dans une salle de l’Hôtel Drouot, l’entier contenu de la maison du professeur Guy-Michel Rollinat. Cet éminent cardiologue avait succombé à un transport au cerveau, un soir, en rentrant chez lui.
Parmi les nombreux lots de la vacation, figurait un masque mortuaire. Mais, alors que ce genre d’article est toujours blanc, comme le plâtre dont il est fait, celui-ci était polychrome et un habile décorateur avait su donner à ce visage l’illusion de la vie réelle, à la manière d’un trompe-l’œil. Une autre particularité rendait cet objet singulier. Les yeux du défunt, qui sont habituellement clos sur un tel moulage, étaient dans le cas présent grands ouverts, et fixaient les visiteurs de leurs pupilles dilatées aux iris d’un bleu profond. Une étiquette collée au revers indiquait qu’il s’agissait du portrait posthume du professeur Jean-Joseph Lempercier.
Voici l’histoire de ce masque de mort.
Comme chacun le sait, Jean-Joseph Lempercier fut, en son temps, une des gloires de la médecine française. Il fit faire d’immenses progrès à la gastro-entérologie, sa spécialité. Son traité des maladies de l’appareil digestif s’est longtemps imposé comme l’ouvrage de référence en la matière. Un amphithéâtre porte son nom à l’université René Descartes, et une rue à Rethel, son lieu de naissance. En son vivant, il enseignait à la faculté, avait un cabinet en ville, et une consultation à l’hôpital Broussais. Guy-Michel Rollinat fut son élève, mais ces deux-là se haïssaient. Un jour où Lempercier faisait un tour de salle suivi par un groupe d’internes, il fit un mot d’esprit qu’il avait volé à Diderot, sans citer l’auteur bien entendu. Rollinat s’était aussitôt exclamé : « Les bijoux indiscrets ! ».
Lempercier en conçut une rancune tenace à l’égard de cet étudiant qui l’avait publiquement humilié, et jura que Rollinat ne serait jamais médecin. Mais la Parque en décida autrement, et un matin d’avril 1947, Jean-Joseph Lempercier rendit son dernier souffle dans une chambre de l’hôpital Bichat. Le chef de service voulu qu’on prélevât l’empreinte du visage de ce grand savant. Il chargea de cette besogne le seul interne de garde ce jour-là : Guy-Michel Rollinat ! Le jeune homme s’acquitta de cette tâche avec jubilation, en utilisant du plâtre qui sert à immobiliser les membres fracturés. Après avoir pris un premier moulage, il se permis d’en effectuer un second, pour son propre compte, en guise de trophée, comme un guerrier sioux conserve le scalpe de son ennemi. Mais, en dégageant l’effigie de la matrice, il s’aperçut que les yeux du défunt étaient ouverts à la manière d’un buste antique, alors qu’ils étaient fermés sur le cadavre. Il attribua cette anomalie à la poussée de l’enduit frais sur les paupières et, sans se poser d’autre question, rentra chez lui avec son tirage du masque mortuaire.
Guy-Michel Rollinat poursuivit ses études, soutint sa thèse, fut fait médecin et se spécialisa en cardiologie. Reçu à l’agrégation, il enseigna à son tour à la faculté de la rue des Saint-Pères, consulta en ville et à l’hôpital. En 1982, il était devenu un pontife, un mandarin, un potentat qui avait la main haute sur tout ce qui faisait en France dans sa discipline. Entre-temps, il s’était marié, avait eu des enfants et un petit-fils qui, n’ayant aucun goût pour la carrière médicale, était élève de l’école des Beaux-Arts.
Un jour où Guy-Michel Rollinat faisait subir les épreuves orales aux étudiants de première année, se présenta un candidat qui s’appelait Geoffroy Lempercier. Il était l’arrière petit-fils du professeur éponyme. Le cardiologue, rancunier comme la mule du pape, y vit l’occasion d’administrer le coup de pied de l’âne à son ancien maître. Il interrogea le jeune homme de façon si vicieuse que celui-ci douta de ses connaissances, bafouilla, et répondit de travers à toutes les questions. Il en fut rétrogradé dans le classement au point de devoir choisir entre redoubler, ou renoncer à la médecine.
Pendant que Rollinat tourmentait ce pauvre garçon, son petit-fils fouillait dans les vieilleries remisées au grenier de la villa de ses grands-parents au Vésinet. Il découvrit, au fond d’un carton, le masque blême en plâtre de feu Lempercier. Il trouva bon, pour se faire la main, de le peindre aux couleurs de la vie. Le résultat fut magistral. Puis, très fier de son travail, il mit à sécher l’effigie en l’accrochant au mur du salon.
Le soir venu, le professeur Rollinat rentra chez lui, déposa sa serviette de cuir sur la console du vestibule, se débarrassa de son imperméable sur un cintre du vestiaire et, en pénétrant dans le séjour, se trouva face au visage de Jean-Joseph Lempercier censé être mort depuis trente-cinq ans. Pourtant, il était bien là ! et fixait sévèrement Rollinat de son intense regard bleu. Pris au piège de la ressemblance et saisi d’effroi à la vue de cette figure qu’il prenait pour une apparition, il commença à éprouver une sensation de brulure dans la poitrine et ressentit une vive douleur dans le bras gauche. Ses mâchoires se contractèrent, il suffoqua, perdit connaissance et s’écroula, terrassé par une attaque d’apoplexie.
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