Chapitre 1

Vilosis

934 mots · ⏱ 4 min

En franchissant les énormes portes de cette imposante bâtisse, un frisson traversa mon corps. À peine un pas dans le hall d’entrée, que déjà cette odeur si familière de vanille mélangée au jasmin emplissait mes narines. Je me revoyais, 20 ans plus tôt, courir dans les longs couloirs du manoir en reniflant cet arôme. C’était la définition même du bonheur. J’entends encore ma grand-mère me crier de m’arrêter, de peur que je renverse un vase ou autre décoration. Les larmes me montèrent aux yeux. J’aurais aimé revenir ici pour autre chose que leur enterrement. Un bruit me détourna cependant de mes pensées. À l’extérieur, un oiseau piaillait. J’avais prévu de voyager en premier à travers la maison, mais je ne pouvais pas résister à l’appel du jardin. C’était mon endroit préféré. Le terme jardin était un euphémisme. À l’image du manoir, l’extérieur était immense. De la verdure et des fleurs à perte de vue. En apercevant l’énorme saule-pleureur au loin, un sourire se dessina instantanément sur mon visage. Mes pieds m’y guidèrent sans même mon autorisation. Je m’installai sans réfléchir sous l’ombre du géant, au bord du petit lac qui lui tenait compagnie. C’était peut-être mon endroit préféré sur terre. J’avais l’impression que tous mes démons disparaissaient, allongée là, à écouter la vie s’épanouir autour de moi. Un souvenir fit son petit chemin dans ma mémoire. Mon grand-père. Il me racontait toujours des histoires sous cet arbre. Mais pas n’importe lesquelles : des histoires qui font rêver. Il m’expliquait que cet arbre était lié à une dryade. Ces dernières étaient les protectrices de la forêt. Douces mais plus que capables de faire fuir le premier malheureux qui oserait venir menacer leur lieu de vie. D’après mon grand-père, elles se matérialisaient dans de rares cas pour ceux qui en avaient besoin. Évidemment, je ne l’avais jamais vu. Mais cette légende m’avait accompagné jusqu’à l’âge adulte et m’avait aidé à devenir la femme que j’étais. Comme la dryade, j’aspirais à être patiente, attentionnée, douce, mais aussi quelqu’un qu’il ne fallait pas sous-estimer, prête à tout pour protéger ce qui lui semblait important. Je me surpris à sourire. À eux deux, à travers leurs contes, leurs histoires, leur bienveillance, ils m’avaient tout appris. Ces pensées me donnèrent envie de rentrer dans le manoir, traverser les couloirs, farfouiller dans les pièces à la recherche d’objets leur appartenant. Le salon, plein de créations de ces deux artistes, la chambre, pleine de photos, le bureau, plein de carnets. J’en ouvris un, puis deux, dévorant les pages une à une. L’écriture de ma grand-mère était magnifique. Ils passaient des heures à écrire leurs aventures, leurs histoires, tout ce qui leur passait par la tête. Une couverture verte sapin attira mon attention. Je n’avais jamais vu ce carnet. Pourtant, il était bien là. J’ouvris la première page : « Vilosis ». Mes pulsations cardiaques s’accentuèrent, Vilo était le surnom qu’ils m’avaient toujours donné. La seconde page était un dessin du saule-pleureur. Je reconnus instantanément le trait de ma grand-mère. Il était magnifique, aussi majestueux qu’en vrai. La troisième page était le dessin d’une femme. Elle semblait irréelle tant elle était rayonnante. Les traits de son visage étaient d’une délicatesse incomparable. Sur la page voisine, le nom de Vilosis était à nouveau écrit. Les pages suivantes étaient à couper le souffle. Elle et le saule-pleureur ne faisaient plus qu’un, et chaque dessin de cette parfaite fusion était plus beau que le précédent. Chaque dessin était daté. Certains avaient plusieurs années. Comment avais-je pu ignorer son existence toutes ces années ? Plus étrange encore, je ne reconnaissais ni le trait de mon grand-père, ni celui de ma grand-mère. Pourtant, cette pièce était leur sanctuaire. J’étais la seule à y avoir accès, et toujours en leur présence. Sur la dernière page, une seule phrase : « À notre gardienne, Vilosis. ». Pourquoi ne m’avaient-ils jamais montré ce carnet ? Voir cette représentation de la dryade aurait ajouté à la magie du conte. Une goutte s’écrasa sur le carnet. Vilosis. Mon surnom venait de cet être exceptionnel. Même après leur trépas, ils ne cessaient de me surprendre. Je refermai le carnet et l’emportai avec moi en quittant le bureau. La nuit commençait à tomber, et je n’avais qu’une envie, retourner lire sous le saule-pleureur pour pleinement vivre la magie de cette histoire. Accompagnée d’une petite lanterne, allongée dans l’herbe, je me replongeai dans l’univers de mes ascendants. Il faisait bon, mais je tremblais et mon corps était régulièrement traversé de frissons. Le vieux carnet était parsemé de gouttes. Quand j’eus fini de le lire pour la quatrième fois, je le fermai et le portai à mon cœur. Était-il possible que je les aime encore plus ? Mon cœur se serra. Là où, quelques heures plus tôt je me sentais seule, j’avais l’impression qu’on me regardait. Je plongeai mon regard dans les branches de l’arbre qui me surplombait. Ce soir, il avait plus que jamais quelque chose de magique. Je fermai les yeux. J’eus l’impression qu’une main prit la mienne et que des racines emportèrent le carnet. Puis ces quelques mots prononcés avec une douceur hors de ce monde « Avec toi, Vilo, je sais que nous sommes entre de bonnes mains. ». Je rouvris les yeux. Le carnet était toujours là. Avais-je rêvé ? Je me redressai et jetai un coup d’œil à la couverture verte. Cette dernière, vierge de motif, avait à présent mon surnom pour l’habiller. Je feuilletai les pages. Une nouvelle double page était apparue, couverte par un dessin : une jeune fille allongée sous un saule-pleureur, un carnet posé sur son cœur.

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