Chapitre 1

Klebert

2165 mots · ⏱ 9 min

Klebert Dans ce coin de l’île où le soleil se lève sur la mer, la végétation luxuriante, bercée par les légères brises d’alizés, offrait un doux répit face aux chaleurs de saison. En plein cœur de janvier, le bord de mer exhalait un parfum de vacances. Pourtant, sous cette sérénité trompeuse, quelque chose paraissait… déplacé. Une chaleur traîtresse, presque vivante, s’infiltrait insidieusement jusque dans les âmes. Peut-être quelques mauvais présages d’un cyclone ! Klebert, la cinquantaine bien passée, vivait seul dans une modeste case adossée au lotissement Les Rosiers. Divorcé depuis cinq ans, il s’était peu à peu habitué à la solitude. Il aimait de moins en moins la compagnie, préférant l’intimité de sa maison aux usines à paroles puériles. Ses rares sorties se limitaient à quelques balades le long des sentiers côtiers ou dans les sous-bois, là où l’air paraissait plus dense, presque vibrant d’une vie sourde qu’il n’arrivait pas toujours à définir. Il voyait rarement ses deux enfants, partis vivre avec leur mère, Élodie, à l’autre bout du monde. Ils lui manquaient bien souvent, surtout lors de ces moments de calme où le murmure des vagues se mêlait à ses souvenirs. Quant à Élodie, il n’avait de nouvelles d’elle qu’à travers ses conversations avec ses filles. Elle semblait presque avoir tourné la page, et lui aussi, à sa manière. Ce matin-là, pourtant, une ombre fugace d’elle s’était imposée à lui. Alors qu’il longeait la ruelle près de sa maison, un parfum lui avait rappelé celui qu’elle portait autrefois, un mélange subtil de vanille et de fleurs de ylang-ylang. Il avait souri, malgré lui, avant de chasser cette pensée. Klebert n’était pas homme à se laisser emporter par la nostalgie. Mais le hasard a parfois une manière étrange de faire resurgir le passé. Les jours, bercés par une monotonie ni pesante ni stimulante, s’éteignaient dans la chaleur des soirées. Klebert dînait à dix-neuf heures, puis laissait les heures s’effilocher jusqu’à vingt-deux heures, moment où il trouvait refuge sous les draps. Le ventilateur ne tournait que pour faire du bruit, et même fenêtre ouverte, l’air semblait figé, comme si l’obscurité elle-même étouffait sous le poids de la chaleur. Klebert, allongé sur son lit, fixait le plafond dans les ténèbres, cherchant vainement un souffle d’apaisement. À défaut de sommeil, il laissait ses pensées errer, se perdant entre le passé et l’ennui du présent. Il décida donc de sortir de la maison. Torse nu, il se retrouva dans le jardin, à la recherche d’une brise quelconque pour habiller cette nuit suffocante, mais en vain. Dans la ruelle qui traversait le village, tout demeurait figé : ni voiture, ni chat, ni chien, pas même une feuille ne se risquait au moindre mouvement. Même le silence nocturne semblait, lui aussi, en attente, suspendu dans un souffle retenu. C’est alors qu’un détail glaçant attira son attention. Ses yeux, alourdis par une veillée tardive, lui jouaient-ils des tours ? Là, à quelques mètres, un arbre se dressait, imposant et sombre. Pourtant, il en était certain : cet arbre n’était pas là auparavant. Une sueur froide coula le long de son dos. L’obscurité ambiante n’arrangeait rien. Il ne distinguait que sa silhouette massive : un tronc démesurément large et une ramure dont les branches évoquaient des griffes prêtes à fondre sur lui. Klebert sentit son souffle se raccourcir. Une terreur sourde s’insinuait en lui, mêlée à une incompréhension qui le paralysait presque. Que faisait cet arbre ici ? Était-il possible que cet inconnu soit apparu de nulle part ? L’invraisemblable apparition le fascinait autant qu’elle l’effrayait. Malgré sa peur et, d’un geste hésitant, il poussa le portail de son jardin, la main moite, son cœur battait comme un rouleur. Ses pas lents, presque mécaniques, le menèrent jusqu’à la ruelle silencieuse. Chaque mètre parcouru alourdissait l’atmosphère, comme si une présence invisible l’épiait. Une tension oppressante enveloppait l’air, amplifiant son angoisse. Klebert avançait malgré tout, porté par une force inexplicable, mais une seule pensée s'imposait à lui : il n’aurait jamais dû sortir. L’arbre se dressait à une vingtaine de mètres, solitaire et imposant. Baigné d’une clarté insolite que la nuit ne semblait pas offrir, il paraissait l’attendre. Ses branches, larges et accueillantes, l’invitaient à s’approcher. Klebert, bien qu’en proie à un malaise qu’il ne s’expliquait pas, se retrouva à avancer vers l’arbre sans même s’en rendre compte. Ses jambes semblaient agir d’elles-mêmes, comme tirées par une force invisible. Les bruits du village avaient disparu. La nuit elle-même paraissait suspendue, retenue dans un souffle immobile. Lorsque sa main, presque guidée, effleura l’écorce, une chaleur inattendue, presque dérangeante, lui envahit la paume. L’arbre n’était pas seulement un arbre. Sous ses doigts, il palpitait, comme une créature vivante. Klebert voulut reculer, mais rien n’y faisait, il était comme aspiré. La ruelle, le jardin, tout s’effaçait, pris dans un voile d’ombres et de lumières. Il ne restait plus que lui et cette mystérieuse entité, dans un espace où le temps semblait s’être arrêté. « Un rêve », se dit-il. « Ça ne peut être que ça. Il suffit d’attendre le réveil, et tout rentrera dans l’ordre. » Pourtant, alors qu’il s’abandonnait à cette explication, une autre pensée, plus insidieuse, s’insinua : sa vie, terne et monotone, sans surprises ni saveurs, n’était-elle pas bien plus fade que cette étrange aventure nocturne ? Il hésitait à l’admettre, mais une part de son être souhaitait que ce rêve — si c’en était bien un — ne s’achève pas tout de suite. À demi vêtu dans la rue, en pleine nuit, Klebert avançait, emporté par ce périple inattendu qui semblait s’être imposé à lui. L’irréalité de la situation n’échappait pas à son esprit : un homme seul, pieds nus sur le bitume tiède, guidé par une impulsion qu’il ne comprenait pas vraiment. Mais au lieu de résister, il choisit d’abandonner ses doutes, porté par une étrange légèreté. Était-ce cette part enfouie de lui, ce côté marmaille qu’il croyait perdu depuis longtemps, qui ressurgissait enfin ? Une curieuse excitation le gagnait, comme si cette nuit lui offrait une échappatoire au poids du quotidien. En s’abandonnant à cette nuit déroutante, Klebert perçut une odeur qui lui était familière, presque intime. Une fragrance douce, venue de l’arbre, qui réveillait des souvenirs enfouis. Il n’eut pas besoin de réfléchir longtemps : c’était son parfum. Celui d’Élodie. Un arôme reconnaissable entre mille, empreinte des jours d’avant plus joyeux. Elle évoquait tout ce qu’il avait perdu, tout ce qu’il avait laissé filer sans rien faire. Dès lors, une anecdote venait à lui à cet instant : Élodie et lui allaient ensemble déposer les filles au collège, et elle l’accompagnait ensuite à son travail. L’atmosphère de cette scène n’était pas délétère, loin des tensions qui avaient empoisonné les deux derniers mois avant leur divorce. Tout semblait si réel : le bruit des portières qui claquent, les éclats de rire de leurs filles, la douceur complice d’Élodie lorsqu’elle posait une main légère sur son bras. Mais soudain, la réalité le heurta comme un coup de galet. « Mais… mais cet événement ne s’est jamais produit ! » murmura-t-il, interloqué. Il fit un pas en arrière, les jambes tremblantes. Sa mémoire ne pouvait pas lui jouer un tour pareil. Cette scène était fausse. Elle ne faisait pas partie de sa vie, de ses souvenirs ! Alors pourquoi les détails d’un passé qui ne lui appartenait pas se retrouvaient dans sa tête ? La douceur du matin frais, le parfum discret d’Élodie, l’écho des rires dans la voiture… Klebert se passa une main sur le visage, comme pour effacer cette image troublante. Mais elle restait là, comme faisant partie d’un tout. L’arbre, toujours devant lui, paraissait presque observer son désappointement, silencieux, impassible. Il secoua la tête. « C’est le manque de lucidité dû au sommeil… ou cette foutue chaleur. » Un nouveau frisson le submergea lorsqu’un autre souvenir, tout aussi irréel, surgit sans prévenir : une promenade en famille sur les sentiers du littoral. Tous les quatre se promenaient, sourires aux lèvres, à apprécier faune et flore locales, et s’habillant le cœur de joie. Ceci ne se pouvait car il n’avait emménagé dans ce lieu qu’après la séparation. « Ça n’a jamais existé », se murmura-t-il, tentant de s’accrocher à sa lucidité. « C’est faux… Ces souvenirs ne sont pas à moi. » La situation prenait des proportions à faire chavirer le plus alerte des esprits. C’était comme s’il entrait dans sa propre maison, sans reconnaître ni les meubles, ni tout autre objet lui appartenant. Klebert ferma les yeux un instant pour faire une sorte d’état des lieux : « J’étais sorti pour prendre l’air, puis un arbre est apparu. Je m’en suis approché et… patatras ! J’ai perdu pied et me suis retrouvé plongé dans cette aventure sensorielle inexplicable. » Le troublant, l’énigmatique géant enraciné ne semblait pas seulement être planté de l’autre côté de la ruelle, mais il s’imposait aussi dans les moindres recoins de sa mémoire. Une gênante sensation l’assaillait : chaque souvenir qui lui revenait semblait se modeler à sa guise. Une forte brise avait soufflé, venant rajouter du mystère à l’atmosphère déjà à son comble. Klebert frissonna de plus belle. Les branches et les feuilles de l’arbre s’étaient mises à tournoyer, telles des danseurs emportés dans un maloya frénétique. Était-ce le vent, ou bien l’arbre lui-même qui cherchait à communiquer ? Soudain, il se décida à réagir. Partir, rebrousser chemin et laisser derrière lui toutes ces bizarreries. L’autre monde, même s’il était loin d’être parfait, restait le sien. Oui, son monde, juste là, à quelques pas de cet étrange gloubi-boulga incohérent. Il tourna le dos au mastodonte de verdure et s’apprêtait à faire demi-tour quand quelque chose le fit trébucher. En un instant, il se retrouva par terre. Depuis le départ, la lumière, quelque peu tamisée, provenant de l’ogre vert, offrait une vue partiellement opaque. Elle était néanmoins suffisante pour permettre à Klebert de distinguer ce qui l’avait fait tomber : un carton posé à ses pieds. Il le prit sous le bras et, sans se retourner, s’éclipsa rapidement jusqu’à la ruelle. Là, sous la lumière vacillante d’un lampadaire, il s’arrêta pour reprendre son souffle. Lorsqu’il se retourna, il fut frappé par un vide inattendu : l’arbre d’énorme envergure avait disparu. Ses yeux fouillèrent l’obscurité, mais la nuit noire et chaude l’avait englouti. Ce géant, pourtant si imposant, s’était dissous dans l’ombre comme un mirage effacé par le souffle du vent. De ces choses insensées, invraisemblables, il ne restait rien ; rien, si ce n’était la foule de sentiments qui se bousculaient à la porte de la déraison. Et puis, ce carton. Oui, ce carton qui l’avait mis à terre et qu’il tenait toujours dans les mains. Poussé par la curiosité, il se décida à l’ouvrir. À l’intérieur, il trouva un livre. Intrigué, il en tourna la couverture et découvrit qu’il ne s’agissait pas d’un livre ordinaire : c’était un album photo. Et pas n’importe lequel. C’était le sien ! « Mais que faisait-il là ? » se questionna-t-il, interloqué. L'album était rangé dans le placard. Pourtant, il était bien là. C’est en tournant les pages de ce livre à souvenirs que Klebert réalisa que les péripéties qu’il venait de vivre en compagnie de cet arbre mystérieux n’étaient rien comparées à ce qu’il découvrait. Et plus il avançait dans l’album, plus un malaise profond s’installait. Ce qu’il voyait, c’était sa vie… mais ce n’était pas sa vie ! Sur les photos, c’était bien lui, ses enfants et sa femme. Pourtant, ils ne pouvaient pas être ensemble, et il ne se souvenait d’aucun de ces moments. L’appréhension lui nouait la gorge à mesure qu’il tournait les pages. Puis, il tomba sur une photo qui le subjugua. Elle montrait un pique-nique à Cascade, où ils étaient tous ensemble. « Mais… pourquoi ? Pourquoi je ne me souviens de rien ? » murmura-t-il, le souffle court. Une certitude étrange l’envahit alors : ce carton et cet album n’étaient pas simplement des objets égarés. Ils lui révélaient une réalité qui n’était plus tout à fait réelle, ni tout à fait la sienne. Klebert était épuisé de tous les pics d’émotions qu’il venait de subir coup sur coup. Il devait rentrer chez lui et retrouver ses affaires, ses objets familiers, histoire de se rassurer. « Pour sûr, se disait-il, demain, une explication logique et rationnelle viendra tout clarifier. » Plongé dans ses pensées, il ouvrit le portillon, traversa le jardin et poussa la porte d’entrée. Mais en allumant la lumière, il sentit un frisson glacé le parcourir : tout ce chaos, tout ce tumulte, avait franchi la porte de sa maison. Les murs, les meubles, les objets : tout semblait légèrement déformé, comme si une autre réalité avait commencé à fusionner avec la sienne. Il referma la porte précipitamment, espérant contenir cette distorsion… lorsqu’une voix retentit dans son dos. Une voix féminine, familière, douce mais terriblement inattendue : — Mais que faisais-tu dehors à cette heure… et à moitié nu, Klebert ? demanda sa femme, comme si tout était parfaitement normal.

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