Chapitre 1
Pour du sel
1383 mots
Il avait senti l’odeur avant même d’entrer dans la cuisine.
Elle avait envahi l’appartement depuis des heures, s’était glissée sous les portes et avait titillé ses narines. Une odeur chaude, profonde, faite d’épices, d’oignons revenus lentement, de viande et de quelque chose qu’il ne savait pas nommer. Le genre d’odeur qui disait que le repas n’était pas simplement en train de cuire : qu’on avait décidé de lui consacrer une partie de la journée.
Il savait qu’elle préparait ce plat pour lui. Il l’avait compris à la façon dont elle avait commencé à sortir les ingrédients, puis à les ranger, puis à ressortir ceux qu’elle avait déjà rangés. Il avait vu les heures passer. Les casseroles se succéder. Les planches à découper. L’évier se remplir et se vider. Elle savait qu’il adorait ce plat. Et lui adorait qu’elle le sache.
Vers la fin de l’après-midi, il était entré dans la cuisine. La marmite mijotait doucement. Elle avait soulevé le couvercle et la vapeur lui avait immédiatement embué les lunettes.
— Je peux goûter ?
Elle lui avait tendu une cuillère.
C’était déjà très bon. Vraiment très bon. Il avait savouré lentement, comme s’il cherchait à retrouver les différents ingrédients. Il connaissait assez sa femme pour savoir qu’elle attendait son verdict sans avoir besoin de le demander.
— C’est super bon.
Il avait repris une petite bouchée.
— Par contre, je trouve que le sel est déjà bien présent.
Il avait posé la cuillère.
— N’en rajoute surtout pas. Là, c’est bien. Si tu en rajoutes encore, ça risque de devenir trop salé.
Il n’avait pas dit cela pour donner une leçon. Il n’avait même pas particulièrement réfléchi à la question. Il avait goûté, trouvé que le sel était suffisamment présent et l’avait dit. Elle avait simplement répondu quelque chose comme « oui » puis elle avait continué.
Il était ressorti de la cuisine avec cette sensation tranquille d’avoir participé, à sa manière, à la préparation du repas. Il n’avait pas vu le geste bref, presque machinal, avec lequel elle avait ajouté encore du sel dans la marmite juste après qu’il eut quitté la pièce.
À table, dès la première bouchée, il avait su.
Le sel avait dépassé.
Pas au point de rendre le plat totalement immangeable. Mais suffisamment pour écraser les autres goûts. Il fallait manger avec précaution, boire entre deux bouchées. Il avait cherché sa femme du regard. Elle ne disait rien. Alors il avait avalé encore une cuillère. Un peu pour ne pas gâcher le moment. Un peu parce qu’il avait faim. Beaucoup parce qu’il savait le temps qu’elle avait passé là-dessus. Il savait ce que ce plat représentait. Ce n’était pas juste un plat raté. C’était des heures passées dans la cuisine pour lui. Il avait donc mangé.
Mais il avait fini par dire :
— C’est vraiment trop salé.
Le visage en face de lui s’était fermé.
Et quelque chose, en lui, s’était immédiatement crispé. Il connaissait cette réaction. Il avait presque aussitôt regretté d’avoir parlé. Pourtant, ce n’était pas ce qu’il voulait dire. Pas du tout.
Il aurait voulu pouvoir faire comprendre que les deux choses pouvaient exister en même temps. Oui, il avait apprécié. Oui, il avait vu l’effort. Oui, il était touché qu’elle ait passé des heures à préparer quelque chose qu’il aimait spécialement. Et oui, le plat était trop salé. L’une de ces vérités n’annulait pas les autres.
Mais il avait déjà l’impression que, pour elle, la dernière phrase avait effacé toutes les précédentes.
Elle s’était renfermée.
Il avait essayé de manger encore un peu. Puis il s’était levé.
— Je vais chercher un dessert.
À la boulangerie, il avait choisi quelque chose de gros. De quoi rassasier tout le monde. Il avait souri au boulanger en payant, comme si tout était parfaitement normal.
Sur le chemin du retour, il avait pensé qu’au fond, ce n’était pas grave.
Un plat trop salé. Un dessert. Fin de l’histoire.
Enfin… non.
Ce n’était pas vraiment le plat qui le dérangeait. Il l’avait compris en rentrant. Il ne lui reprochait pas d’avoir raté le sel. Il lui reprochait de ne pas l’avoir écouté.
Et ce n’était pas la première fois.
Il connaissait cette façon qu’elle avait de faire lorsqu’elle était certaine de savoir mieux que lui. Elle pouvait l’écouter, acquiescer, puis faire exactement l’inverse. Probablement parce qu’elle pensait, quelque part, que lorsqu’il parlait de cuisine, son avis ne pesait pas très lourd.
Lui ne demandait pas qu’on reconnaisse son talent. Seulement qu’on écoute ce qu’il disait.
À un moment, elle avait lâché :
— De toute façon, c’est jamais assez bien pour toi.
Il avait levé les yeux au ciel.
— Mais ce n’est pas ce que je dis…
Elle s’était tue.
Alors il avait essayé encore.
— Je te dis que j’ai bien vu tout ce que tu as fait. J’ai bien vu que tu as passé des heures à cuisiner. Je sais que tu l’as fait parce que tu sais que j’adore ça.
Il avait cherché ses mots.
— Je ne critique pas ta cuisine. Je te parle juste du fait que je t’ai dit de ne plus mettre de sel et que tu en as quand même rajouté.
Elle ne répondait pas.
Plus il parlait, plus elle semblait se refermer.
Alors il avait fini par se taire.
Un peu plus tard, elle avait dit :
— Je ne vais plus cuisiner. Ça va régler le problème.
Il avait senti quelque chose se casser entre eux.
— Mais ce n’est pas ce que je veux.
Il aurait voulu pouvoir lui expliquer autrement. Lui dire que ce n’était pas la cuisine. Ce n’était même pas le sel… C’était cette étrange mécanique qui s’installait entre eux : elle faisait quelque chose, il osait signaler une chose qui n’allait pas, et soudain son effort entier semblait disparaître derrière la critique.
Il aurait voulu lui dire :
Je vois ton effort.
Je l’ai vu avant même de m’asseoir.
Je l’ai apprécié.
Mais j’ai quand même le droit de te dire quand quelque chose ne va pas. Non ?!?
Et puis :
J’aimerais que tu puisses m’entendre sans penser que je suis en train de te dire que tu n’es pas assez bien.
Mais il ne savait plus comment le dire.
Alors il avait laissé tomber.
Après tout, ce n’était que du sel. Il avait apporté le dessert. Ils avaient mangé autre chose. Personne n’était mort. La soirée continuait. Demain, cette histoire semblerait probablement ridicule.
Il se connaissait assez pour savoir qu’il valait mieux parfois abandonner une discussion avant qu’elle ne devienne une guerre.
Mais, plus tard, alors que la maison s’était enfin tue, il restait allongé éveillé.
… Il repensait à la marmite…
À la cuillère…
À sa phrase… Ne rajoute pas de sel.
Puis au geste qu’il n’avait pas vu.
Rhaaaa…
Il ferma les yeux et se retourna dans le lit.
Ce qui le blessait n’était pas que le plat soit raté. C’était la sensation étrange d’avoir parlé dans le vide. Il voulait qu’elle comprenne son point de vue. Pas pour avoir raison. Pas pour qu’elle reconnaisse qu’il savait mieux qu’elle. Simplement parce qu’il fallait qu’elle comprenne ce qu’il essayait de lui dire.
Mais il savait aussi ce qui arriverait s’il relançait le sujet.
Elle se sentirait attaquée.
Il se sentirait incompris.
Ils se disputeraient… pfff
Tout ça pour quoi ?
Une marmite trop salée et un dessert acheté à la boulangerie ?
Pour du sel…?!?
Il se retourna encore dans le lit et essaya de dormir. Elle, elle dormait tranquillement à côté de lui. Ça l’agaçait qu’elle puisse être aussi paisible dans une tel moment.
Demain, il passerait à autre chose. Après tout il l’aime. Ce n’est que du sel. Oui il doit passer à autre chose.
Enfin… il va essayer.
Parce que quand même.
Elle devrait comprendre.
Mais comment lui expliquer sans que ça dégénère ?
Il ferma les yeux.
Laisse tomber.
Il les rouvrit.
Elle doit comprendre.
Il soupira et se re-retourna encore.
Laisse tomber.
Mais elle doit comprendre.
Rhaaaaaa !!!!
Et, entre les deux, il ne sait plus très bien ce qui lui fait le plus peur : qu’elle ne comprenne jamais, ou que le jour où il pourrait vraiment lui expliquer, ils découvrent ensemble que non, ce n’était effectivement pas une histoire de sel.
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Criant de vérité, bravo ! J'y retrouve mes parents, mes grands-parents, mon propre couple avant le divorce. Tout ce qui n'est pas dit entre les lignes, entre les gestes. Tout ce qui essaie de se dire et le drame silencieux de l'incommunicabilité.